Le sang des violons


« Les sanglots longs des violons de l'automne blessent mon cœur d'une langueur monotone »

Dédicace

À Paul Verlaine, à mes ancêtres ménétriers et ménestrels et à tous ceux qui ont fait de leur vie un violon dingue.


Le langage des vagues serait-il comme le langage des fleurs ?

Contre mes rétines voyeuses
Le vent et la vague accordent leurs violons
Archets d’écumes tendus comme arc au ciel
Auprès des falaises de mon corps

La vie au long des jours trémolos
Comme un vibrato tourne ses heures
Emportées à violer un sang d’encre

Pourquoi tant de métaphores et de calambours ?
Parce que les images comme des clés
Ouvrent des portes aux vents
Et des fenêtres à la lumière
Pour laisser entrer le sens

Cordes instrumentalisées pour la vie
Avec des eaux et des basses
Des os croqués par l’âge et des bacs de passage
Vièles vieilles violes vie à la vitesse v

La Manche est comme le manche d’un violon
Corps de résonnance caisses éclisses éclipses
Des mots
Entre le chevalet et la feuille de papier

À force de tendre l’oreille aux ressacs
L’ouïe ne reconnait pas les mots d’amour
À la lettre même des affections blessées

Les poètes seraient-ils les luthiers de l’écriture
Dans l’ouverture sonore d’un au-delà de soie ?

Cordier à queue d’une écriture folle
Tire-cordes de l’âme tendue suspendue
Entre flux et reflux de poitrine
Entre l’infini et l’éternité
D’un sol ré la mi qui n’arrête pas
De joindre l’horizon

Accordailles
Chantres et chanterelles des chœurs d’anges
Là où les sourdines se sentent étrangères

Colophane qui me colle aux rétines
Hausse de tension et d’archets
Pour feindre la respiration

À la baguette cinglante des veines bleues
Des mèches de crins des grands chevaux de mer
Violon sel entre mes genoux irrités

Sillons au fil de l’eau qui se trace de l’écriture de l'âge des dieux
Les vents s’y lèvent tôt pour écrire ses pictogrammes
Dans l’âme des hommes à même les rides
Pour aviver les cœurs aux chevalets des nerfs

Clef d’harmonies galbées d’eaux
Aux moulures de mes chairs vives
C’est le long viol des âges qui ravine mes escarpements
Et le flux sur les rochers violacés et violonés
Par la main des marées

Les poètes ne seraient-ils que des violoneux de papier
Derniers violons d’une armée en déroute ?

Contrebasse contrefort contre vents et marées
Des quatre cordes des quatre horizons
De mes quatre diaphragmes noués vifs

Jouer l’enjeu d’un je dénudé
Jouer en quinte de toux qui se frotte aux archets
Jeux sur le sable à plages déployées

Musique comme une profonde prière
Entre l’aube et l’aubade à l’épaule du matin
Et le crépuscule au menton des brumes épaisses

Les sons calligraphient les échos des crincrins
De souffles d’eaux et de sels marins
Comme des auréoles sur la surface huileuse des océans

« Dame la mano » aux vents pour marcher sur l’eau
Dans sa robe de crinoline en corbeille de fruits
De mer

Sonate pour violons et flous
Pour violons à clous
À corps et à cris
Alto altitude des abysses noirs
Corolle d’écumes blanches
Au calice des grands fonds

Au long des longues jetées obscures
Le je se jette à la mer
Là où va toute l’eau des océans



Roland REUMOND<br />
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