Le prodige

Une licorne discutait avec un rhinocéros
De l’inconvénient de porter une corne haut sur le front :
— Je me serais bien contentée d’être une cavale ordinaire
Sans barbichette au menton comme bique
Et sans ce rostre qui m’empêche de filer dans la ramée.
Le pachyderme prit la parole ainsi :
« Ma belle amie, de ces imbéciles bipèdes violant
Nos territoires sans vergogne pour de futiles gloires,
Vous n’avez pas à craindre leur convoitise.
Ces pleutres ménagent votre courroux et préfèrent croire
Que vous ne fûtes jamais qu’une légende de tapisserie. »
— Sous vos airs lourdauds, à la course, vous me bravâtes…
On alla même jusqu’à nous confondre
Dans l’esprit des livres, continua Dame Licorne.
— On ne peut rien contre le fusil d’un braconnier cupide,
Des fantasmes de couillus vides de toutes substances.
Mes deux cornes ornent mon nez comme furoncles.
Elles ne me servent pas même à y fixer des lunettes,
Bien au contraire, elles me font loucher !
L’amour fuit ma laideur, c’est un malheur que ces appendices !
— Comme vous y allez, mon cher collègue !
Il eut fallu si peu que je sois votre haquenée
Et vous, mon destrier.
— En fait de noblesse, nos trophées font notre malheur !
Eternelle pucelle, il faut vous contenter
De votre serviteur comme compagnie courtoise.
La licorne entraina alors son alter ego dans les fourrés.
« Ça fleure l’humus ! » fit le rhinocéros
« Ça entête l’humain ! Mon ami cornu, chassez votre galanterie,
Adonnez-vous à plus de prudence !
A ces mots, vint à passer, un gentilhomme tenant
En sa main droite une canne de belle facture.
Aux prudents cachés dans les épineux, il leva son haut-de-forme.
C’était un beau diable de cocu portant cornes sur le crâne.
« Le temps est bien clément, Dame Licorne !
Monsieur son amant, bien le bonjour ! » fit-il simplement.
— Dame ! fit le rhinocéros. N’est-ce pas là un prodige
Que ce poète vous ait saluée ?
— Voilà bien la chance des cocus !
Ils cultivent tant la suspicion qu’ils voient des chimères
Et des amants à chaque coin de bois.

Mon ami, vous ne rencontrâtes jamais une licorne ?
Voyez donc ici la preuve de ma fidélité !




Ecrit par Ann
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