Il revient (Le retour du Poilu)

Il y a tant de nuits, tant de jours, tant de mois
Qu’il s’en était allé là où l’aube se brise,
Tant de soirs déchirés et tant de matins froids
Qu’il rampait dans la boue gluante, lourde et grise,
Il y a si longtemps, que nous ne savons plus.
Tout ce temps sans un mot, ce néant de silence,
Cette plaine infinie d’espoirs flétris, déçus …
- Là, au bout du chemin, est-ce lui qui s’avance ?

La guerre est donc finie ? C’est donc lui qui revient ?
Il marche d’un pas mat, d'un pas d'un autre monde,
D'un pas vieilli déjà, d'un pas qui se contient …
Il vient de s'arrêter dans la lumière blonde
D'un soleil suspendu qui guette le moment
Où son regard, enfin, rencontrera le nôtre.
Sous le ciel familier, immobile et changeant,
Tout est comme jadis, tout est tellement autre …

Il a connu là-bas la fureur de l’enfer,
Il a connu l’ennui tapi dans les tranchées,
Il a vu mille fois le sol soudain ouvert
Où tant et tant tombaient, silhouettes fauchées,
Cris soudain coupés net, pantins soudain rompus.
Il a connu la peur, fébrile et lancinante,
Avant l’assaut parmi les ordres confondus,
Dans le halètement de la mort imminente.

A-t-il vu ceux sur qui le Destin s’abattait,
Honnis et condamnés, fusillés pour l’exemple,
Ceux sur le nom de qui l’oubli se refermait,
Pour un instant trop fou, pour un ailleurs trop ample ?
A-t-il été parmi les hommes désignés
Pour viser en plein cœur un camarade, un frère ?
Nous dira-t-il jamais ses rêves tourmentés
Par cette ombre bannie au plus noir de la terre ?

Pourra-t-il à nouveau goûter le vent du soir
Attardé au hasard des chemins des collines ?
Et quand parmi les champs la brume vient s’asseoir,
Quand le matin s’éveille aux feuilles cristallines,
Pourra-t-il embrasser le jour vaste et serein ?
Pourra-t-il seulement toucher, heure après heure,
Ce puits, cette fenêtre et cet âtre où s’éteint
Tout ce qu’il aimait tant de sa vieille demeure ?

Sans dire un mot il a levé les yeux sur nous,
Et sans sourire il a repris sa marche lente :
Le voici près de nous, le voici parmi nous …
L’heure est enfin venue de l’étreinte tremblante,
Des larmes délivrées, des prénoms murmurés …
L’heure est enfin venue, car la guerre est finie,
Et l’aube renaîtra de ces lointains brisés,
L’heure est venue, enfin, l’attente est accomplie.







Ecrit par Ombrefeuille
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