Triptyque de l'homme

Les poltrons

La fée aux blanches mains a regardé le loin
Où son féal Gauvain chevauchait en silence,
Elle aperçoit alors le malencontre Arlion
Qui sur le gué brandit sa lourde et longue lance.

Gnomes et Korrigans au visage chafoin
Ont l'air de se moquer, mais restent à distance,
On distingue là-bas le rythme de leur danse.
La rousse Fée alors du combat est témoin.

Rutilent au soleil les métaux des armures.
Le bruit du fer couvre la voix et les murmures
Du torrent. Les preux songent à d'autres combats.

… Or, perverse, pour les exciter, sur ses hanches
Laissant tomber ses cheveux, la Fée aux mains blanches
Levant un peu la tête aperçoit tout là-bas

Les écuyers des preux cachés emmi les branches.

La maison de cristal

Gauvain cherchait Myrdhinn et cornait dans la nuit.
Des ombres vagues erraient dans Brocéliande.
Le preux s'apeurait : « Est-ce sabbat ? Rien ne luit.
Myrdhinn connaît ma voix, Dieu fasse qu'il l'entende. »

Le cor pleurait et l'écho répétait... Un bruit,
Un cri tout à coup ; lors Gauvain songea : « Minuit,
Est-ce Lilith qui clame ? Faut-il que j'attende
Le jour pour chercher l'Enchanteur ? Hélas, si grande

Est la forêt que la voix de mon cor s'y perd !
Cornons plus fort. Peut-être pourra-t-il m'entendre
… La nuit, les bois sont noirs et se meurt l'espoir vert

Avec le jour... » - Un cri : « J'aime ta tristor tendre,
Vivlian ! » - « C'est lui ! », dit Gauvain qui vit
Sous cloche de cristal par la Fée asservi

Myrdhinn qui souriait irréel et ravi.

L'orgueilleux

Or, le Bel Inconnu, Giglain, fils de Gauvain,
Fatigué, descendit de cheval et près d'une
Fontaine s'assit et pensa : « Serait-ce en vain
Que je suis un héros et de la loi commune

Ne peut-on pas sortir ? » Mais lors il se souvint
Qu'il mangeait, qu'il dormait, et qu'il aimait le vin,
Et que, seul, la nuit et souvent même à la brune,
Il avait peur de spectres vagues sous la lune ;

Puis il toussa songeant : « Les hommes sont mortels
Et toujours quoiqu'on fasse, hélas, ils seront tels ! »
Lors il eut souvenir de fêtes triomphales,

De tournois où toujours il vainquit... Mais le preux
Connut que les Héros sont cruels et peureux.
Puis il s'enorgueillit pensant aux hommes pâles

Qui diraient ses hauts faits... imaginés par eux.


in "Poèmes retrouvés"
NRF / Poésie / Gallimard (1956)


Ecrit par Guillaume APOLLINAIRE
Tous droits réservés ©
Lespoetes.net