Mon cœur

Mon Cœur est un Lieu sûr, tutélaire et profond ;
Pas un seul souvenir ne s'y fane, ou confond ;
J'en ai de plus anciens que ma mémoire même,
Car, avant de penser, on sent très bien qu'on aime.

Mon Cœur est un Jardin, plein de rosiers meurtris,
Comme, éternellement, ils paraissent fleuris.
On vient pour respirer leurs parfums qui s'imprègnent...
- C'est alors, seulement, qu'on s'aperçoit qu'ils saignent.

Mon cœur est un Calice, où l'effort des douleurs
Longuement exprima l'amertume des pleurs ;
Et quiconque appuierait sa lèvre à ce ciboire
Se sentirait brûler rien que d'oser y boire.

Mon Cœur est un Asile, où Ce qui n'a plus rien
Rencontre une richesse ; où retrouvent leur bien
Ceux qui l'avaient laissé se déperdre, et répandre...
- C'est pour ceux-là, surtout, qu'il sait se montrer tendre.

Mon Cœur est un Palais, superbe et désolé
Où le pas du regret qu'on n'a point consolé
S'éloigne lentement en mêlant sur les dalles,
Le rythme des sanglots, et le bruit des sandales.

Mon Cœur est un Parvis, où sont agenouillés
Et, les regards ardents, au bord des yeux mouillés,
Dans une face, ensemble, et brûlante, et pâlie,
Le bienfait qu'on déçoit, le pardon qu'on oublie.

Mon Coeur est un Sommet solitaire et pareil
A ces fidèles monts, qui gardent du soleil,
Même après qu'il a fui, laissant le ciel sans âme ;
Et, jusque dans ma mort, il portera ma flamme !

Mon Cœur est un Abîme, où le Passé voilé,
Quand il veut y mirer son visage étoilé,
Trouve toujours un peu d'eau limpide et cachée,
Afin d'y refléter sa figure penchée.




Ecrit par Robert DE MONTESQUIOU - FEZENSAC
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