Veillée mortuaire

Le dentier de l’ancêtre claquait à chaque syllabe du rosaire qu’elle marmottait implorant la Vierge de soulager son vieux cœur de mère, les yeux baissés humblement sur des mains torturées de décrépitude et de douleurs, alourdies d’une vie besogneuse et terne, des mains tremblotantes reposant sur un plaid en patchwork dissimulant sa chemise de nuit élimée, ruinée fil à fil, rapiécée grossièrement.
Sa bru lui avait noué pour cacher sa misérable condition, un long foulard qui un jour, fut élégant. Il recouvrirait tantôt son chignon de cheveux jaunis.
La veuve, la tête habilement baissée sur le corps raidi de Justin, tournait machinalement entre ses doigts, un collier de perles aux délicats reflets de nacre rose. Elle comptait déjà ses rentes que l’aubaine de cet opportun accident allait lui rapporter. En se signant comme on paraphe un acte notarié, elle s’assurait de l’aide du Diable pour qu’il emporte aussi la vieille par un coup du destin, le coup du lapin. Ce serait un service à rendre à l’envahissante et impotente belle-mère. Madame la Jeune, une grue pourvue d’une bassesse sans fond gagnerait bien une fois encore la complaisance du médecin de famille concupiscent.
Au pied du lit mortuaire, un cierge négocié d’une précédente veillée et quelques fleurs du jardin coupées pour l’occasion donnaient un faux air de solennité.
Par l’interstice des contrevents entrouverts sur la campagne livide, on voyait une nappe de brume tomber sur le chemin empierré qui menait au logis. Les voisins affligés et curieux défilèrent devant le défunt endimanché dans son costume de ses toutes récentes noces. Puis les croque-morts firent leur œuvre. Tandis qu’il fermait le cercueil, on ouvrait le passage au modeste cortège, madame Bru poussant madame Mère hors de sa maison.
Il était temps, le cadavre commençait à sentir, le cierge à se noyer dans la cire et les fleurs à flétrir.




Ecrit par Ann
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