Le Cyclope

Depuis quelques vingt ans, nous voguions sur notre galère.

Sous les voiles du parfait bonheur, nous vivions dans la Terreur d’une catastrophe, mais nous étions philosophes.

Une brise légère poussait nos destins vers d’incertains rivages, quand un vent contraire toujours nous posait aux portes de l’Enfer.



Et pourtant renaissait à chaque escale, l’Espoir d’un Pays de Cocagne.

Mais chaque fois ce fut le bagne.

Au Pays du Nain qui mène grand train, notre dernière rencontre avec les chacals nous fut à mon compagnon et moi fatal.

De notre épargne, fruit d’anciens labeurs, il nous resta pour toute fortune que quelques loques.



Démunis de provisions et de force, notre esquif nous abandonna sur un vague terrain où poussait misère et ordures et grondements de révoltes assassinées.

Une violente tempête, un Déluge nous balaya d’un revers d’infortune.



L’âge venant, nos forces faiblissaient, nos espérances nous échappaient.

Nous laissâmes nos vies au gré des déferlantes, notre pavillon de toile battant aux quatre vents la breloque.

Au plus profond de l’abîme, un dernier tourbillon prit notre vaisseau qui se brisa sur les récifs habillés d’écume,

Et nous épuisés, désespérés sur la grève.



Nous partîmes alors à la recherche de quelques réconforts.

A nos regards implorants, aucun bras secourable ne se tendit.

Des hordes de femmes hautaines, des hommes élégants, le regard indifférent poursuivaient leur chemin.

De notre dernier naufrage, nous n’avions sauvé, pour couvrir nos corps brisés que quelques nippes fatiguées.



Nous avions échoué au village du Cyclope.

Il nous scrutait de son unique œil qui roulait à son front d’acier

Dans un courant d’air froid, deux géants velus s’abattirent sur nos échines :

« On les embarque » et ils ajoutèrent deux bâtons sur un carnet écorné.

Dans notre désarroi, nous nous défendîmes bien mal.

Nos identités perdus dans les flots, dépenaillés et sales, nous étions devenus vraiment pas grand-chose, enfants de Personne.

Inutile de plaider notre cause.



L’antre de l’Ogre sentait la chaude pisse et la soupe froide.

Cassés, brisés dans ce réduit aux murs aveugles, nous attendions la terrible sentence.

Mais le Borgne nous jeta sur l’avenue Sans Nom.

« Y’avait erreur sur les Personnes, Mes braves me servent bien mais ils travaillent à l’aveuglette » confessa la Bête.



Nous quittâmes donc le Pays du Cyclope sans un regard pour la foule aveugle.

Nous atteignîmes tout juste la plage, une brise légère s’échappa de nos âmes.

Délivrés et soulagés, il ne reste désormais sur le sable que nos dépouilles que des hommes habillés de gants jetteront à la fosse des Invisibles et des indigents.



Ecrit par Ann
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