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Poésie libre / Les yeux
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Les yeux
par Paul Konstantin


par Paul Konstantin


Je regardais l’espace. Les couleurs passaient de l’une à l’autre comme sous l’effet d’un rouleau vespéral. Je me prosternais devant l’implacable vérité de ces couches visuelles. C’étaient des présences d’une sourde entièreté. Le froid en était à sa fin. Les gouttes de la pluie printanière mouillaient des tiges en effervescence. Les pieds plantés sur le sol, je me figurais comme une girouette submergée par l’espace infini. Je fermais les yeux. Dans mon crâne le flot de saillies et de plaines étaient prêtes à l’ébullition. Un courant centrifuge sourdait à mes oreilles. Un sifflement survint. J’ouvris les yeux. C’était l’impulsion de l’allumette. Les nuages gazeux formaient un souffle allumeur. Prêt pour le départ, je me laissais prendre par le rouge. Je partis en avant comme le chat vers son bol de lait. D’un pas cotonneux, j’obliquais autour d’une flamme à la chaleur immense. Je frémis de crainte, percevant la fusion. Elle mettait mes cellules en fracas. M’écartant de ce point écarlate, je sentis la douce indolence d’une fin de nuit d’ivresse me prendre. Je suais à grosses gouttes. Mes muscles étaient de larges élastiques de chair tendre. J’ondulais des épaules. Je tournais la tête de droite et de gauche. J’aurais pu percevoir des présences extérieures mais les ridelles des flammes formaient comme une combinaison de spationaute. J’étais tout de sensation tactile avec l’air gazeux qui me chevauchait. Je souris, sûr du confort présent. Un écran entra dans ce maelström de flamme, comme une télévision qui avançait. Je vis les chaussées parisiennes, les trottoirs de bitumes entre les immeubles Haussmanniens. Un bâtiment nouveau à la façade de béton, de plastique et de végétaux approchait. Le flot des passants frémissait. C’était presque le printemps. Leur corps rebondissait, habile, leur visage n’était qu’une surface de peau lisse. Ils n’avaient pas d’yeux pour voir mais se dirigeaient sans difficultés. J’entrais dans cette marche comme dans une parade. Je regardais le ciel. La pluie avait cessé. C’était un bleu d’après-midi. Sa voute en était sereine. J’imaginais le même bleu par delà les immeubles, les faubourgs, les rivières et les montagnes. Je croisais ces corps souples et sans visage. Ils ne semblaient respirer que par les pores. Les épaules montaient et redescendaient comme sous l’effet d’une onde sinusoïdale. Je slalomais autour de ces corps. Leurs vêtements aux couleurs vives se découpaient précisément dans l’air bleu, comme des lignes de dessins avec des reflets scintillants. Mes yeux sortirent. Je laissais mon corps planté dans le bitume. Les yeux s’envolèrent au dessus de la colline urbaine avec mon esprit comme accompagnateur. La vitesse me prenait en tunnel. Quelques larmes coulèrent puis tombèrent sur des plaines céréalières. Je filais au milieu du bleu, pris dans un tumulte de spirales et de sifflements. Emporté par le mouvement je me grisais alors que la couleur s’embrumait. Des gouttes de gaz oxygénées perturbaient le nerf optique. Je ne voyais plus rien. J’acceptais le gris. Cela aurait pu être du jaune, du vert ou du rose. Les fréquences balançaient du gris vers le blanc. J’étais dans un non-lieu, sans corps et je filais à la vitesse de la lumière. Le souvenir de mes paupières s’écartait sous l’effet de la surprise. Il y eut un moment de fixation. Puis tous les mouvements s’arrêtèrent. J’étais dans un lieu inconnu. Je me sentais totalement vulnérable. On aurait pu m’écraser ou me déposer sous une couette tout contre un corps gorgé de chaleur. J’étais là. Je ne pouvais plus rien faire. J’ouvrais la bouche. L’air passait par saccades courtes. Sur le pont Mirabeau, les voitures freinaient au feu rouge. Je regardais les eaux de la Seine, comme en apesanteur.



Poème posté le 13/03/20 par Sebastien



 Poète ,
 Interprète
Paul Konstantin



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