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Poésie libre / La sirène et le poisson jaune
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La sirène et le poisson jaune
par Paul Konstantin


par Paul Konstantin


Je me souviens. J’étais une bactérie. Je reposais dans les fonds marins. Ou plutôt je me cachais, plus bas que fond, dans le recoin des roches, sous un toit d’algues rouges et vertes, alignant les vociférations et me causant des reproches perpétuels. On avait perdu le contact avec moi. Je rampais parfois pour chercher à manger. Paysages répétitifs, les blocs de pierres avaient toujours les mêmes formes, les chairs et planctons tous le même goût. Même les pinces des crabes au sang bleu ne m’inspiraient aucunes craintes. Je rampais à côté sans même les calculer. J’en avais pour toute la vie. Puis, je me laissais porter par les courants marins, espérant profiter d’un hasard bienfaisant. Mais je percutais toujours une pointe vive. Et je saignais. Et je rentrais dans mon trou. Ou, je pouvais croiser un métazoaire, un congénère. J’étais dans mes pensées à cette période. Et puis je ne savais plus reconnaître à qui j’avais à faire. Les silences étaient terribles. Plus moyen de faire naître une relation. Je divaguais dans les plis. Entre demander, laisser faire, signer, vouloir, je ne savais plus comment faire. Je mélangeais tout ça. C’était un maelstrom indémêlable. Les couleurs s’emberlificotaient dans des dégradés sombres. Parfois une pointe de signal apparaissait. Je le voyais approcher comme s’il m’appelait. Alors je rebondissais dessus sans réfléchir. Je posais une action impulsive. Le plaisir était de courte durée. La ligne tombait lentement dans un ventre mou. Je nageais suivant une ligne sous-jacente, sauvage. Alors on continuait chacun son chemin. Aussi, j’aimais les formes et les images qui apparaissaient sur mon front sphérique. C’était tout un univers qui me permettait de résister à ma situation misérable. J’écrivais ma ligne entre les courants et les rochers. Parfois des reflets d’or apparaissaient. Je crois que certains de mes congénères s’arrêtaient pour voir cette effusion. De loin. Pour aller toujours plus loin, j’avais appris à nager. Des nageoires me sont poussées. J’ai pris plaisir à découvrir des profondeurs nouvelles. Plus haut, l’eau était moins noire. On aurait dit comme du bleu. Les autres poissons étaient de toutes les couleurs et de toutes les tailles et formes. La pesanteur était moins pressante. Je me délestais de quelques poids inutiles. Je suis devenu un beau poisson tout jaune. On me voyait de loin, comme une lumière dans l’abîme. Parfois, je me pavanais en croisant des bancs d’écrevisses aux pinces longues et fines. Mais dans ces eaux malignes, toujours plus de prédateurs en voulaient à ma nourriture. Impossible de manger peinard ! Je ne pouvais plus me reposer sur un fond sablonneux et rêvasser à de nouveaux précipices. Il fallait toujours que je trouve une grotte bien au bas des profondeurs, bien loin des yeux des puissants arthropodes. Je ne mangeais plus à ma faim. A tel point, je suis devenu tout rabougri de manque. Jusqu'au jour où j’ai aperçu une ligne horizontale poindre au bout des distances marines. Au dessus l’eau était presque translucide. Je découvris un autre bleu. Et la pression du poids se faisait oublier. J’ondulais de la queue. Je tournais d’un coup de nageoire. C’était vague entre les bulles d’eau. Je me suis approché et je reposais sur le sable chaud. Je poussais des nageoires et mes deux yeux affleurèrent à la surface de l’eau. Aux aguets, prêt à fuir à la première attaque, apparaissait, devant moi, un continent nouveau. Dans ce domaine de l’air, les algues et les courants formaient et se déformaient de manière totalement étrange. Une surprenante excitation m’envahit. Ma respiration s’accélérait. J’avais appris à la contrôler, gérer l’inspiration et l’expiration tout autour du plexus solaire. Posté, à l’affût, je voyais les forêts luxuriantes, des bruits inconnus piaillaient. Toutes ces bêtes à manger, c’était cadeau. Les signaux étaient à la découverte. Mon corps était prêt pour les formes nouvelles. Le collagène se mettait en ébullition. La morphogénèse s’emballait sur la grève. Les nageoires poussèrent avec pieds et mains. Le cou s’élevait à tel point que je pouvais le tourner de tous les côtés. Je pus presque me mettre debout. Là je tournai la tête sur la droite et j’aperçus une femme à la chevelure dorée et à la queue d’écaille. La sirène brillait littéralement sous le soleil mordant. Elle reposait, lascive, sur un bout rocheux qui s’enfonçait dans la mer. Son regard s’élargissait vers le ciel, comme si elle communiquait avec des dieux invisibles. Puis elle se tourna vers moi et sans le moindre signe de surprise, me fit un clin d’œil, comme une invitation. Je m’approchais à quatre pattes, marchant presque. Au pied de son rocher, elle m’accueillit avec une expression pleine d’une chaleur communicative. Je n’avais pas l’habitude de voir un tel regard. Un réconfort se répandit dans toutes les parties de mon corps. Là, un son sortit de ma gorge. Je pouvais parler. Je peux parler ! Je lui demande ce qu’elle regarde. Elle me répond : - Ce sont de bons amis. Je suis la seule à pouvoir les voir. On s’entend tellement bien. Ils sont tous plus beaux que les rayons du soleil à la surface de la mer. Et toi, que fais tu ici? - Je viens de la mer où je vivais. Il n’y a plus rien à manger pour moi, alors je vais dans la forêt grimper aux arbres pour chasser et cueillir des plantes dans les clairières. - Cette forêt me semble être un carnaval de fleurs et de bébêtes. J’aimerais tellement y faire un tour, mais je ne peux pas avec ma queue d’écailles. Je rebondis illico. - Viens avec moi ! Dépose ta robe d’écaille sur la grève. Nous explorerons les plaines, les sommets. Et nous mangerons le long des rivières sous un paravent de lianes. Elle me regarde un instant. Son esprit semble partir dans quelques régions inexplorées. Puis elle reprend sa position face à la mer, comme si je n’étais plus là. Je reste un instant à contempler son profil. Puis je pivote et entre, debout, dans la forêt.



Poème posté le 15/05/20 par Paul Konstantin



 Poète ,
 Interprète
Paul Konstantin



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