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Poésie libre / Prière d'un défunt.
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Prière d'un défunt.
par Ann


par Ann



Le visage de ma femme se pencha sur mon front. Je ne le voyais pas. Je sentis vaguement une mèche de ses cheveux emmêlés effleurer mes paupières cousues d’un sommeil dont je ne cherchais pas à me défaire. Elle n’osait plus me toucher comme si mon corps était d’une glace qu’un baiser aurait brisée. J’étais bien et cependant, je réalisai que je la quittai comme j’abandonnai mon corps. Je ne regrettai rien, il y a longtemps que je ne m’étais pas senti aussi léger. Mais il fallait que je fasse quelque chose, vite car elle allait partir. On ne pouvait pas se quitter comme ça, comme des étrangers. J’ignorai si elle reviendrait, si elle reviendrait avant qu’il ne soit trop tard. Je ne souffrais plus, elle était mal. Je ne sentais plus mon corps. Mais le sien était raidi, ses mâchoires se bloquaient. Elle ne me parlait pas mais j’entendais ce qu’elle tentait en vain de me dire. M’entendait-elle ? Je lui criai que je l’aimais. J’avais été odieux mais elle m’aimait encore puisqu’elle était là. J’étais rassuré mais je savais qu’elle souffrirait de ma mort qui commençait à me prendre dans sa gangue. J’avais cru pourtant que je crèverai seul comme je le méritai peut-être. Je la laissai. Elle n’avait pas besoin de moi mais je lui manquai déjà. C’est pour elle que ce serait dur, les autres je ne sais pas. Je ne m’en préoccupais pas. La mort, c’est sans mot, c’est rien pour un mort. C’est pour les vivants que c’est grave.
J’accrochai alors une partie de moi à ses lèvres posées sur mon front cireux, sans qu’elle ne s’en rende compte, enfin elle n’en laissa rien percevoir. Ann ne laisse jamais personne violer ses sentiments intimes, muette comme une statue au regard qui tue. Ça m’énervait souvent. Elle décrivait sa vie, elle ne s’épanchait pas. Elle n’a pas appris, elle refuse. On se disputait, elle se taisait. Un silence de mort… Le côté féminin du latin que j’ai été, a souffert quelquefois de cette froideur cassante. Je m’imposai et on ne s’impose pas à Ann. Je n’avais pas calculé son caractère buté. C’est de ma faute mais c’était plus fort que moi. J’aimais diriger. Elle aussi.
– Ann ! Je n’ai rien fait pour t’aider dans ce moment, je m’en rends compte maintenant. Je t’en ai voulu, je ne sais plus pourquoi exactement. Y’avait-il une raison ? Peut-être parce que tu étais là. J’ai détesté tes certitudes, ta santé, ta personnalité accrochée au matériel, calculatrice qui ne lâche jamais rien. J’ai essayé de te manipuler. Tu m’aimais, j’ai cru que j’y arriverai.
Ann, tu es pressée de sortir de cette chambre, je le sens bien. T’as jamais posé à côté des morts, ni des nouveau-nés. Ils te désarment et tu n’aimes pas être prise en défaut. Tu me reprochais mes textes noirs qui parlaient de la mort. Tu préfères rire de sujets vivants. Mais ma mort est un grand moment que tu ne dois pas rater, tu le regretterais. Parce que là, c’est pour de vrai que je meurs ! A force d’en parler, c’est le moment. On n’y croit jamais vraiment mais voilà qu’aujourd’hui, c’est mon tour. Va, je ne t’en veux pas, tu ne m’en veux plus. Comme quand j’étais vivant, je resterai à tes côtés comme un pote, enfin si tu veux bien.
Ann ! Dis-leur que je les ai aimés et les autres, je leur pardonne, ils ne sont que bêtes, Ann ! J’étais un sanguin qui me réconciliait tout aussi vite. Je ne m’envahissais pas avec la rancune mais tu es une mule teigneuse. Alors fais comme tu le sens. Je te fais confiance.

Le reste de mon âme poursuivit les pas de ma femme jusqu’à la porte, puis en un tout, ce qui fut moi, se rassembla. J’étais à la fois encore prisonnier de ce corps immobile et en même temps je planais au-dessus de lui. C’est une sensation bizarre de se voir comme un étranger, d’embrasser tout l’espace. J’ignore combien de temps, on me laissa seul dans ce frais silence. Il n’y avait plus rien d’autre que cette pièce à la lumière tamisée, mes souvenirs s’estompaient mais ils étaient tous là en même temps. Je mourais l’instant. J’avais la tête lourde, je ressentais, je ne pensais plus. Si ! Je l’aimais, elle m’avait veillée ! Et l’autre présence qui avait le doux visage aux yeux rieurs. Ce devait être une amie. Bien sûr, c’était une amie. Est-ce que je lui ai dit un jour que je l’aimais bien ? C’est un défilé de têtes dans mon esprit mais c’est qui ? Je ne sais plus, ça ne fait rien, eux ils savent… Et puis celle-là ? Elle est morte, je la vois comme si elle était vivante avec ses lèvres pincées et deux fentes vomissant des yeux vicieux sur ses joues tannées de méchancetés. Je suis mort ? Pas encore, je ne crois pas. Enfin, ce n’est pas sûr. Les morts s’invitent chez les vivants. C’est ça, ils font tous partie de moi. Faut que j’y aille, je sais. Bientôt. Pas encore. Pas encore. C’est moi qui choisis quand. Quand ? Ça veut dire quoi ?
Je flotte au-dessus de mon corps, je le vois mais je ne peux pas m’en détacher, pas encore. C’est moi, ça ? Je ne le reconnais pas. Mes paupières s’entrouvrent sur deux billes d’albâtre. Ma bouche se tord, ma tête s’allonge. Elle bascule sur le côté de l’oreiller. Sur le néant.

Je crois que Ann revint un moment. Ou bien, je m’étais assoupi. Enfin, elle est là, elle soulève le drap. Elle inspecte mon corps. J’ai hâte qu’elle me recouvre de nouveau. Avant, elle me caresse la plante des pieds comme un devoir. Une promesse. Je me souviens maintenant. J’étais chatouilleux. Elle m’avait dit qu’elle le ferait, elle le fait mais je crois qu’elle hésite un peu. Elle ne sait pas que je ne souffre pas, que je ne sens rien, que je ne suis plus dans cette enveloppe. Puis elle fait le tour du lit, elle voudrait me redresser la tête comme si je risquais un torticolis. Elle ne réalise pas vraiment que ce n’est plus le problème. Il va pourtant falloir qu’elle se fasse à l’idée que nous ne sommes plus du même monde. Elle est tentée de me secouer comme pour me réveiller. Elle voudrait me soulever pour me prendre dans ses bras et je voudrais lui crier de me laisser tranquille. Je dois lui faire comprendre qu’elle doit partir pour que je puisse partir de mon côté. Ça n’a que trop duré. Enfin, elle part.
Je me détache. Encore un rien me rattache mais c’est quoi ! Aidez-moi, je n’y arriverai pas tout seul ! Je me trompe, je ne suis pas seul. Une femme en bleu marmotte. Elle prie. Pour moi ? J’entends, je ne sais pas au jute. Des mots. Des mots que je connais. Des mots qui s’éloignent. Je ne les comprends plus mais ils me bercent. Tout ce bleu que je ne vois plus…
«… pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés… délivre-nous du mal. … pauvres pécheurs, … à l'heure de notre mort. … Heure… mort…. Mort… »
Il y a un homme aussi. Mais il pleure. Pourquoi ? J’ignore. La voix bleue continue : « Oh Seigneur, divine Source de vie, prend cette âme dans ton amour et dans ta lumière. Permets-lui d'apaiser toutes ses souffrances mentales, émotionnelles et corporelles, afin qu'il trouve enfin la paix de la vie. Libère-le de tout attachement à cette vie et permets-lui de continuer son chemin dans la sérénité et la joie de la vie éternelle. Je confie Fernand à ta bienveillante protection. » Il n’y a plus rien… Rien, rien. Je choisis alors de mourir.





Poème posté le 10/09/18 par Ann



 Poète ,
 Interprète
Ann



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