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Poésie libre / Ma bibliothèque
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Ma bibliothèque
par Johnyvel


De retour à Paris, je déborde d’optimisme. Je suis optimiste quand on s’appuie sur moi dans le métro comme sur une tour de contrôle, je suis optimiste quand on me klaxonne dans les embouteillages, optimiste encore quand on ne m’apporte pas mon chocolat chaud alors qu’il est sur le comptoir, surement déjà froid. Dans la continuité de mes voyages, tout m’est agréable : le chaud et le froid, le jour et la nuit. Le penchant négatif d’un objet donné n’est que le support valorisant de son penchant positif. Par exemple, ce cours de business ne nous a rien appris… mais je n’imagine pas une vie sans y avoir participé. De la même manière, ce chagrin d’amour n’est rien d’autre que le témoin du grand amour qui a existé. La nostalgie m’est étrangère. Ce voyage était le plus beau mais je n’y ai jamais repensé depuis mon retour. Les instants viennent les uns après les autres, ils sont incomparables ; chaque instant découvre une nouvelle nuance, un nouvel aspect du bonheur. Mes amis sont mes meilleurs amis, mes amours sont mes uniques amours. A la fin de chaque journée, je me dis que c’était une journée pleine, essentielle, dont le souvenir pourrait être le plus marquant de ma vie ; et pourtant chaque jour je ne sais déjà plus ce que j’ai fait la veille. Sans raison, je suis venu travailler à la bibliothèque universitaire de médecine, ma vieille bibliothèque. Ici, dans le sanctuaire de mes anciennes vies, je suis né et je suis mort à des milliers de reprises. Je m’enfermais pour étudier du matin jusqu’au soir. Face à mes cours, je passais des milliers d’heures à tout faire sauf étudier ; je regardais autour, je tombais amoureux, j’étais sur mon téléphone, je lisais un livre, je me posais des questions ; je vivais comme une plante : assis, entraîné dans une tempête d’émotions, souvent affalé sur ma table en vieux bois jusqu’à la sonnerie du soir et l’extinction des lampes vertes. J’avais parfois les yeux sur mes cours, je lisais sans lire, j’oubliais un mot juste après l’avoir lu. Jamais je n’apprenais vraiment. Il y avait devant mes yeux, physiquement, des leçons de chimie, d’anatomie, de biologie ; mais sur le chemin de l’apprentissage - après mes yeux et avant ma mémoire – se dressait un barrage d’émotion, un barrage surplombant un lac immense de romantisme. Progressivement, ma bibliothèque aspirait toute l’âme de Paris. J’imaginais qu’on aurait pu chercher partout : du sacré cœur au jardin du Luxembourg, sans trouver une goutte de romantisme. J’avais asséché Paris, sans pitié. J’imaginais que je ferais de la terre une planète aride où l’on chercherait les gouttes d’amour comme on cherche les gouttes d’eau sur la lune. En venant ici après de nombreux mois je me doutais bien que je risquais de replonger. Déjà dans le métro, alors que je me sentais seul sans livre, j’ai troqué sans le faire exprès mes chansons feelgood pour une playlist « Paris d’avant ». Au passage d’une fille, j’ai cru sentir le parfum de S. ; comme si en revenant à Odéon j’allais la retrouver, comme si j’allais lui acheter une crêpe et monter chez elle, dans son bel appartement blanc, et me glisser dans les draps blancs pour me réveiller à nouveau contre elle et sous les rayons de soleil de la fenêtre ; on n'a jamais fait l’effort de fermer les volets, toujours trop pressés de nous jeter sur le lit ou trop confortables pour en sortir. Arrivé à la bibliothèque, je m’émerveille de voir à nouveau les colonnes, les statues, les tableaux que j’ai vu chaque jour pendant des années. Rien n’a évidemment changé. Ni l’odeur, ni l’air, ni l’ambiance, ni les gens. Je suis le même qu’avant, j’ai le même sac à dos, les même stan smith ; on pourrait être trois années plus tôt, ou trois années plus tard. Je suis ici chez moi et pourtant je ne reconnais pas les étudiants. Les visages me sont familiers sans être tout à fait les mêmes. Ces nouveaux étudiants n’ont pas exactement le même nez ou la même bouche que ceux que j’ai côtoyé jadis et pourtant il me semble que si on mélangeait le tout - les visages, les vêtements, les attitudes, les personnalités – on retrouverait un mélange identique à celui que j’ai connu. Je suis proche et je suis loin. Je me sens chez moi et ailleurs. Ma bibliothèque est un tableau vivant dont le décor ainsi que les personnages sont figés mais au sein duquel, si l’on regarde de plus près, les visages sont floutés par le mouvement, comme des fantômes du temps. Je suis chez moi et ailleurs. Je les observe avec affection car je sais ce qu’ils vivent. Ils ne le savent pas mais je les connais. Cette fille qui passe, j’ai l’impression de la reconnaître. Elle vient vers moi, je lui souris sans être sûr, elle me reconnaît aussi… c’est E. ! Nous avons tous ces amis communs, tous ces souvenirs communs, toutes ces passions communes. Est-ce que nous sommes des connaissances lointaines ou deux amis qui nous retrouvons ? Je n’en sais rien, je suis le fantôme de moi-même ; je ne sais plus ce que j’aime, je ne sais plus qui je suis. Je remarque que son visage dans le tableau n’est pas encore flou.



Poème posté le 15/04/19 par Johnyvel


 Poète
Johnyvel



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