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Poésie libre / Le chemin de froid de marie
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Le chemin de froid de marie
par Brune


Dans le frimas d’un petit matin de décembre, du haut de sa cinquantaine, il ne l’a pas regardée. D’un ton monocorde, Il a lancé : "Je te quitte". D’un trait, il a avalé son café noir sans sucre puis il a claqué la porte comme tous les jours ; enfin juste un peu plus fort. Accolée à l’évier, les yeux rivés sur le juste-milieu, elle n’a pas tremblé du torchon. Aucune larme n’a fait mousse dans l’eau du bain de la vaisselle. D’un coup de pied nonchalant, elle a ouvert le couvercle de la boîte cylindre métallique, y a jeté le couvert de la table ainsi démise. Puis elle a désajusté son tablier de ménagère des sondages, libéré ses cheveux du filet chignon qui les maintenait, est allé chercher le carton-chapeau à photos, l’a posé sur la toile dé-cirée. Elle a sorti la bouteille de whisky, s’en est servi un verre, pris une cigarette avant que de s’asseoir sur son tabouret à faire les carreaux. Alors, elle a allumé sa télé intérieure, histoire de se repasser le film de sa vie de Madame X. Ravissante princesse à empoisonner la vie des reines de bien des royaumes, elle n’avait, hélas, jamais su se vêtir autrement que des haillons de l’austérité, se parer d’un collier de perles de tristesse, parfumer sa vie de romans à l’eau de rose. Rêvant à l’infini au prince qui la sortirait de sa torpeur, sans déjeuner de fiançailles au jardin de Bagatelle, d’un oui religieux, elle s’était fait mettre la bague à Tell par le premier qui avait accroché une esquisse de sourire à son cœur. Quand la nuit de noces fut venue, à l’heure où il avait dégrafé son corset de vertu, elle n’avait pas laissé paraître le moindre soupir. Avait-elle pris l’once d’un soupçon d’un plaisir ? Elle n’en gardait aucun souvenir, ayant toujours préféré mettre cela sur le compte de son ignorance de l’époque. Des années durant, elle s’était consolée de son mal d’aimer, d’attendre cet enfant qui ne viendrait jamais qu’en rêve. Au fil du temps, les liens sacrés du mariage s’étaient mués en sacrés riens du ménage. Entre eux, aucun éclat ni de voix ni de rire. Rien qu’un épais silence que la télé venait, presque chaque soir, meubler. Pour échapper à la monotonie de sa vie, entre deux patinages artistiques sur le parquet à l’anglaise, elle apprenait le potin mondain par cœur avec les Dames bigoudis. Elle faisait l’amour comme on fait repas sage, par obligation ménagère. Entre ses règles, elle avait tiré un trait sur son plaisir, marquant de la croix de la migraine ces soirs qui ne se font plus jours, où le fardeau du devoir, conjugal à l’imparfait, était bien trop lourd pour ses frêles épaules. Ou bien encore, elle feignait, le temps de quelques cris en demi-teinte dont elle avait le secret, ce succédané de plaisir que, dans sa fierté de mâle déplacée, il ne pouvait entendre comme râle de déplaisirs accumulés. Elle avait fini par ranger sa libido au placard. Là, tout près du bas de laine, entre deux sachets de lavande, se mitait mourait inexorablement ce bas de soi[e] neuf, trop neuf. Etait alors venu le temps de l’outre-noces, temps des regrets qui n’a jamais pris le temps d’un remords. Seule en elle depuis des lustres, elle s’enfermait chaque jour davantage dans un autre temps, celui du subjonctif. Survivant ainsi dans un temps de chien, elle n’avait plus sur le bout de la langue que l’amertume des "si", ces bémols intérieurs, prétextes à ne plus élever le ton et lui donnant l’air ronronnant d’une chatte apprivoisée que l’on caresse à pointe de doigts comme une peluche sans vie. Aux yeux des autres, elle était l’épouse modèle. Toujours bien mise, à l’image de sa maison bien tenue. Sorte de poupée de collection tirée à quatre épingles [sur-ex-posée] sur une étagère de sa vie à lui. Non, ce coup de foudre - qui n’en était pas un - n’avait pas fait un mariage du tonnerre. Elle avait juste pris la mauvaise habitude de partager une vie fausse commune avec un qui, au fond, lui était bien étranger.



Poème posté le 02/11/19 par Brune


 Poète
Brune



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