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Thème du mois / Tous les thèmes / MOURIR / Le p'tit Gambien venu vivre chez les gens bien

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Le p'tit Gambien venu vivre chez les gens bien
par Artemise


J’ai mordu la poussière aride, Marché de longs mois hasardeux, Loqueteux sale en polyamide, Suivi mirage impérieux, Comme un fou qui n’a qu’un seul guide, Dur chemin sec et cahoteux, Mon chaos seul me tient la bride, Chemineau dingue et guère heureux, J’m’appelle Pateh et chuis Gambien, Je me plains pas, chuis un gars bien, Je veux juste vivre, chez les gens bien. « Tiens bon, Pateh, accroche-toi, Ton rêve est beau, il est qu’à toi. » Finalement plage limpide Mer, désert liquide et dangereux, Je t’ai traversée sans subsides, La bouche sèche, le ventre creux. J’ai eu si mal dans l’air putride Où ceux qui meurent, enfants ou vieux, Dans les cales, malades languides, Crèvent là en ouvrant les yeux Ecarquillés, et les mains vides, Demains tués à petit feu. J’m’appelle Pateh et chuis Gambien, Je me plains pas, chuis un gars bien, Je veux juste vivre, chez les gens bien. « Tiens bon, Pateh, accroche-toi, Ton rêve est beau, il est qu’à toi. » Un soir, on atteint au rivage, Un soir, on quitte le bateau, Ici tous on est des fardeaux, On fait pas partie des rouages. Du sablier je suis le grain, Le temps passe, ne m’apporte rien. Si eux se plaignent parce qu’ils triment, Moi, je me demande à quoi ça rime, Ce chemin fou, la mort frôlée, Pour ce Néant déboussolé. J’ai arpenté la latitude, Du lointain Sud aux brumes du Nord, Dispensant d’une longue étude De ma vertu, de mes efforts. Du monde ici la multitude Me hurle fort ma solitude, Parmi vous je ne suis qu’un Noir, Qui a bien tort d’avoir Espoir. J’m’appelle Pateh et chuis Gambien, Je me plains pas, chuis un gars bien, Je veux juste vivre, chez les gens bien. « Tiens bon, Pateh, accroche-toi, Ton rêve est beau, il est qu’à toi. » Sur ce terre-plein je sens le vide Et ce trop-plein des Hespérides, Refusé à ma sombre main, Désespère vite l’aptitude A me retracer un chemin, Débonde mon goût de demain, Désosse mes folles certitudes Décharne cette sale habitude De vivre libre, de rêver loin, J’m’appelle Pateh et chuis Gambien, J’me sens pas bien, chuis un gars bien, Je voulais vivre, chez les gens bien. « Pateh tient plus, Pateh décroche, Son rêve prend l’eau, le monde est moche. » Esprit errant, j’ai mal aux dents, Ma rage de vivre, ma rage dedans, Pend à mon nez morveusement, Mouchez-moi consciencieusement, Faites-moi ravaler l’audace, Moquez mes sanglots et ma race Noire, comme votre âme dans la glace. Mer cyanosée, je got the blues, Plus de crampons, ni de ventouses, Même pas les moyens du cyanure : Couler à pic droit vers l’Azur. Je saute et j’entends les moqueurs, Ils rient et j’entends plus mon cœur, Et pendant que je lâche la vie, Ils m’insultent et de moi ils rient. Froidure dehors, trop mal dedans, Esprit errant, plus mal aux dents, Et pendant que je lâche la vie, Ils m’insultent et de moi ils rient. C’est drôle la mort d’un p’tit Gambien, Qui voulait vivre, chez les gens bien.

Ce poème a été écrit en hommage à Pateh Sabally, jeune migrant gambien de 22 ans, suicidé à Venise, dans le Grand Canal, sous les lazzi et les injures racistes des touristes qui ont filmé sa mort. C'était le 22 janvier 2017.

Poème posté le 23/02/17



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