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Cocorico
par Ombrefeuille


Chaque matin au chant du coq, il pousse ses volets qui claquent contre la façade de la maison, laissant voir l'ampoule nue qui, depuis le plafond, éclaire sa chambre d'une lumière crue et anguleuse. Quels que soient la saison et le temps, c'est à cette heure-là qu'il se lève. "Il", c'est le doyen du village qui a fêté ses quatre-vingt-dix-neuf ans voici deux mois et qui jure qu'il vivra centenaire. Il nous garde une bouteille pour le Grand Jour, a-t-il claironné à la ronde. Rendez-vous pris. Tope-là, et cochon qui s'en dédit ! Au bout d'un moment, sa porte s'ouvre et on le voit sortir. Il se dirige invariablement de son pas obstiné vers la boulangerie où l'attend sa quotidienne baguette-pas-trop-cuite. Ainsi va-t-il, droit comme un I…talique, fier comme un gallinacé mâle régnant sur une prospère basse-cour. Il relève un front dégarni ("déplumé" disent les mauvaises langues) et un menton sec ("comme un bec" précisent les esprits forts). Il passe devant la maison de sa voisine, et sa voix haut perchée fait alors entendre immanquablement cette adresse qui sonne comme un cocorico "Debout, la jeunesse ! Alors-alors ? On traîne au lit ?" C'est que ladite voisine, surnommée "Pique-Fleurs", n'a que quatre-vingt-deux ans. Une gamine, quoi ! Oui mais la reine du pétunia, l'impératrice du géranium, la déesse du bégonia, la fée de tout ce que la Nature compte d'hortensias, d'iris, de marguerites de toutes les variétés et surtout, ah, surtout … d'une glycine opulente dès que resplendit le printemps. Ses appuis de fenêtres, les abords de son seuil et sa courette ne sont que pots, bacs, parterres, feuillages, pétales, couleurs et senteurs. C'est elle qui, au volant de sa petite voiture, fait sans rechigner les courses du vieux. Le vieux, lui, poursuit sa route en émettant des ribambelles de "Hé-hé !" doucettement moqueurs. On dirait qu'il glousse sous cape, qu'il caquette in petto, qu'il ne se lasse pas de rire de ses facéties personnelles, toujours les mêmes, inusables mais un rien usantes. Tiens ! C'est moins une s'il ne dodelinerait pas de la tête, pour faire plus vrai ! En fait, personne ici ne l'appelle "le vieux". Non, son titre, à lui, c'est "Cocorico". Depuis que les poules se demandent si elles auront un jour des dents, je crois. Même les citadins installés au village au fur et à mesure de la "rurbanisation" ont pris le pli. Cocorico, c'est tellement Cocorico et rien que Cocorico, que la moitié du patelin ignore son nom exact, à commencer par moi. Un tel surnom, vous pensez bien, ne lui a pas valu que des bons moments, surtout quand il était jeune. Parce-qu'il n'a pas toujours été hors d'âge, non-non ! Mais allez donc draguer les filles au bal des conscrits quand vous avez des jambes grêles (des mollets de coq, quoi !), un petit corps sec et nerveux, des tics plein la figure, de l'espèce des plus ridicules, qui vous font trembloter la peau du menton, comme sous le bec des coqs, justement, ces deux pendeloques de chair molle ! Et la voix, donc ! Une casserole chanterait plus juste et un poulet castré plus grave ! Ce qui fait que le Cocorico, ben il s'est jamais marié ! Quelle poulette aurait bien pu vouloir de lui pour lui engendrer une volée de pioupious ? Mais respect, hein ? Au marché, c'était lui qui fixait le prix, et si vous trouviez que c'était trop cher, vous pouviez toujours aller les acheter ailleurs, vos œufs ! Car il vendait des œufs, Cocorico. Oui, madame ! Et aussi des légumes, des fromages et … des poules. Bien nourries au grain, élevées en plein air, grasses, dodues, la chair à la fois ferme et fondante, ah … On les regrette tous, les poulettes à Cocorico depuis qu'il a arrêté d'aller au marché. Rideau ! Fermé pour cause d'âge canonique ! Là ! Voilà qui vous apprendra à vous plaindre des prix que j'affiche, non mais ! Il a donc décidé, à quatre-vingts ans, de prendre vraiment sa retraite. Donc plus de marché, la chose est dite (et la messe aussi). Mais pas question de croupir comme un vieux ccc…roûton tout seul dans sa barraque, non-non ! Fidèle aux hebdomadaires après-midis du comité des Anciens de la commune, il est, le Cocorico. Pétanque l'été, jeux de cartes l'hiver. Vin blanc en toutes saisons. Devinez-quoi ??? Il déteste perdre, Cocorico. Mais comme ça lui arrive parfois, hé, nul n'étant parfait ni infaillible, il râle, il rouspète, il grogne, il rognonne, il maugrée, puis il éclate en protestations, imprécations, clameurs courroucées au nom de la Justice Bafouée. Et il demande qu'on recompte les points, qu'on vérifie les marquages, qu'on ceci, qu'on cela. Et là, il vous a à l'usure. Si-si, ça marche à tous les coups. Car essayez donc de supporter son timbre de gamelle fêlée, poussé au maximum, plus de cinq minutes, et on vous paie le champagne, juré ! Mais voilà … Hier le Cocorico, ben disons que son âme s'est envolée en laissant bêtement tomber son corps. Ou alors c'est Saint Pierre qui a fait le coup : "Hé, Cocorico ! Monte un peu voir nous chanter le lever du soleil !" Ah il a dû faire beau, le vieux ! Clamer que non pas le moment ! Argumenter que y'a le concours de belote du canton à préparer et surtout à gagner ! Grogner-rouspéter-râler-éclater-impréquer (Heu … ça veut dire "proférer des imprécations" dans la langue du coin). Il a sans doute sacré tout son saoul, et peut-être même été jusqu'au blasphème suprême. Et assurément ergoté, discipline dont il maîtrise les arcanes et les règles depuis des temps immémoriaux. Bref, du grand Cocorico, mais pas de quoi impressionner celui à qui ont été remises les Clefs, un jour de soleil radieux en terre de Galilée (ou était-ce en Judée ?) Tiens, la météo n'est pas précisée dans le texte. Ce matin, donc, pas de volets qui claquent contre la façade. Pas non plus cette méchante ampoule au plafond avec sa lumière agressive. Cocorico est mort pour de bon, mince alors ! L'enterrement sera après-demain, c'est Pique-Fleur qui me l'a dit hier soir à l'heure de la soupe qu'on a partagée, elle et moi, pour qu'elle se sente moins seule. Et il y aura foule, ah oui, faut venir tôt ! Y'aura des fleurs, c'est Pique-Fleurs qui fournit. Le coq chante … Ah oui, c'est l'heure. Mais ce son familier ressemble déjà à la triste montée en trois tons du glas que sonnera le clocher de l'église, dans deux jours …

A travers cette historiette, j'ai voulu saluer deux des plus grandes plumes
de la littérature de terroir : Claude Michelet et Jean Anglade

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Poème posté le 12/02/21 par Ombrefeuille


 Poète
Ombrefeuille



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