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Poésie d'hier / Les hommes, les lions, les aigles...
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Les hommes, les lions, les aigles...
par Anton Tchekhov


Les hommes, les lions, les aigles et les coqs de bruyère, les cerfs aux vastes bois, les oies, les araignées, les poissons muets qui vivent dans l'eau, les étoiles de mer et tous ceux que l'oeil ne pouvait voir - en un mot, toutes les vies, toutes les vies, toutes les vies, leur triste cycle accompli, se sont éteintes... Voici déjà des milliers de siècles que la terre ne porte plus un seul être vivant, et cette pauvre lune allume en vain son fanal. Dans les prés, les grues ne s'éveillent plus en criant, on n'entend plus les hannetons de mai dans les bois de tilleuls. Le froid, le froid, le froid. Le vide, le vide, le vide. La peur, la peur, la peur. Pause. Les corps des êtres vivants ne sont plus que poussière, la matière éternelle les a changés en pierres, en eau et en nuages, et leurs âmes se sont toutes fondues en une seule. L'âme commune du monde, c'est moi... En moi, l'âme d'Alexandre le Grand et celle de César, celles de Shakespeare et de Napoléon, et aussi bien celle du dernier des moucheron. En moi la conscience des hommes s'est fondue avec les instincts des bêtes, je me souviens de tout, de tout, de tout, et je revis chaque vie en moi-même. Apparaissent des phosphorescences de marécage. Je suis solitaire. Une fois par siècle, j'ouvre la bouche pour parler, et ma voix monotone résonne dans ce vide, et nul ne peut l'entendre… Vous non plus, pâles lumières, vous ne m'entendez pas… Engendrées avant l'aube par le marais putride, vous errez jusqu’au jour, mais sans pensée, sans volonté, sans le frisson de la vie. Craignant que la vie ne surgisse en vous, le père de la matière éternelle, le diable, produit à chaque seconde en vous, de même que dans les pierres et dans l'eau, des échanges d'atomes et vous changez sans fin. Dans l'univers, rien ne reste constant, inchangé, que l'esprit. Pause Tel un prisonnier jeté dans le vide d'un puits profonds, j'ignore où je suis et ce qui m'attend. Une chose seule ne m'est pas cachée, c'est que dans cette lutte opiniâtre et cruelle contre le diable, source des forces matérielles, il m'est échu de vaincre, qu’alors la matière et l'esprit se fondront dans une harmonie grandiose et que s'accomplira le règne de la volonté universelle. Mais cela n'adviendra que progressivement, au terme d'une longue, longue série de millénaires, et la lune, le lumineux Sirius et la terre ne seront plus que poussière… Et d'ici là, horreur, horreur… Pause : sur fond de lac apparaissent deux points rouges. Voici qu’approche mon puissant adversaire, le diable. Je vois ses terrifiants yeux pourpres…

texte de Treplev dans La Mouette

Poème posté le 12/09/18 par Sebastien



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