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Poésie d'hier / La belle dame sans merci
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Poésie d'hier / La belle dame sans merci

La belle dame sans merci
par Alain CHARTIER


Naguères chevauchant pensoye, Com’ homme triste et douloureux, Au dueil où il faut que je soye Le plus dolent des amoureux ; Puisque par son dart rigoureux La mort me tolli ma Maistresse, Et me laissa seul langoureux En la conduite de tristesse. Si disoye : il faut que je cesse De dicter et de rimoyer. Et que j’abandonne et délaisse Le rire pour le larmoyer. Là me faut le temps employer, Car plus n’ai sentement ne aise, Soit d’escrire, soit d’envoyer Chose qu’à moi n’a autrui plaise. Qui voudroit mon vouloir contraindre À joyeuses choses escrire, Ma plume n’y sauroit attaindre, Non feroit ma langue à les dire. Je n’ai bouche qui puisse rire, Que les yeux ne la desmentissent : Car le cœur l’en voudroit desdire Par les larmes qui des yeux issent. Je laisse aux amoureux malades Qui ont espoir d’allégement, Faire chansons, ditz et balades, Chacun en son entendement. Car ma Dame en son testament Prit, à la mort. Dieu en ait l’âme ! Et emporta mon sentement, Qui git où elle sous la lame. Désormais est temps de moi taire, Car de dire je suis lassé. Je vueil laisser aux autres faire Leur temps, car le mien est passé ; Fortune a le forgier cassé Où j’espargnoye ma richesse, Et le bien que j’ai amassé Au meilleur temps de ma jeunesse. Amour a gouverné mon sens, Se faute y a, Dieu me pardonne ! Se j’ai bien fait, plus ne m’en sens. Cela ne me toult ne me donne. Car au trespas de la très bonne Tout mon bien fait se trespassa. La Mort m’assit illec la bourne Qu’oncques puis mon cœur ne passa En ce penser et en ce soin Chevauchai toute matinée, Tant que je ne fus guère loin Du lieu où estoit la disnée. Et quand j’eu ma voie finée, Et que je cuidai heberger, J’ouy par droite destinée Menestrier dans un verger. Si me retirai voulentiers En un lieu tout coi et privé. Quant deux mes bons amis entiers Surent que je fus arrivé, Y vinrent, tant ont estrivé Moitié force, moitié requeste, Que je n’ai oncques eschevé Qu’ils ne me mènent à la feste. À l’entrer fus bien recueilli Des Dames et des Damoiselles, Et de celles bien accueilli Qui toutes sont bonnes et belles ; Et de la courtoisie d’elles Me tinrent illec tout ce jour En plaisans parolles et belles, Et en très gracieux séjour. Disner fut prest, et tables mises. Les Dames à table s’assirent, Et quant elles furent assises Les plus gracieux les servirent. Tels y ont, qui à l’heure vinrent. En la compaignie liens, Leurs juges dont semblant ne firent Qui les tenoient en leurs liens. Un entre les autres y vy Qui souvent alloit et venoit. Et pensant com’homme ravy, Et guères de bruit ne menoit. Son semblant très fort contenoit, Mais désir passoit la raison, Qui souvent son regard menoit Tels fois qu’il n’estoit pas saison. De faire chiere s’efforçoit, Et menoit une joie fainte, Et à chanter son cœur forçoit Non pas pour plaisir, mais pour crainte Car toujours un relais de plainte S’enlassoit au ton de sa voix, Et revenoit à son attainte Comme l’oisel au chant du bois. Des autres y eut pleine salle, Mais celui trop bien me sembloit Ennuyé, maigre, blesme et palle, Et la parolle lui trembloit. Guères aux autres ne sembloit. Le noir portoit et sans devise, Et trop bien homme ressembloit Qui n’a pas son cœur en franchise. De toutes festoyer faignoit, Bien le fit, et bien lui seoit. Mais à la fin le contraingnoit Amour, qui son cœur ardeoit Pour sa Maistresse qu’il veoit, Et je choisis lors clerement A son regard qu’il asseoit Sur elle si piteusement. Assez sa face destournoit Pour regarder en autres lieux, Mais au travers l’œil retournoit Au lieu qui lui plaisoit le mieux. J’apperçu le trait de ses yeux Tout empenné d’humbles requestes, Et dis à part moi : se m’ait Dieux, Au tel fus-je comme vous estes. A la fois à part se tiroit Pour reformer sa contenance, Et très tendrement soupiroit Par douloureuse souvenance ; Puis reprenoit son ordonnance. Et venoit pour servir les mets. Mais à bien juger la semblance, C’estoit un piteux entremets. Après disner on s’avança De danser chacun et chacune, Et le triste amoureux dança A dés à l’autre, à dés à l’une ; A toutes fit chiere commune, A chacune son tour alloit : Mais toujours revenoit à une, Dont sur toutes plus lui challoit. Bien à mon gré fut avisé Entre celles que je vis lors, S’il eut au droit de cœur visé Autant qu à la beauté du corps. Qui croit de legier les rapports De ses yeux sans autre espérance, Pourroit mourir de mille morts Avant qu’ataindre à sa plaisance. En la danse ne failloit riens Ne plus avant ne plus arrière. C’estoit garnison de tous biens Pour faire au cœur d amant frontière Jeune, gente, fresche et entière, Maintien rassis et sans changier, Douce parolle et grant manière Dessous l’estandard de Dangier. De ceste feste me lassai, Car joie triste cœur traveille, Et hors de la presse passai. Si m’assis derrière une treille Drue et feuillie à grant merveille. Entrelacée de saulx vers, Si que nul pour cep et pour fueille Ne me pouvoit voir au travers. L’amoureux sa Dame menoit Dancer quant venoit à son tour, Et puis seoir s’en revenoit Sus un preau vert au retour. Nuls autres n’avoit à l’entour Assis, fors seulement eux deux, Et n’y avoit autre destour Fors la fueille entre moi et eux. J’ouy l’amant qui soupiroit. Car qui plus est près plus désire. Et la grant douleur qu’il tiroit Ne savoit taire et n’osoit dire. Si languissoit auprès du mire. Et nuisoit à sa guarison. Cœur ars ne se pourroit plus nuire Qu’approucher le feu du tison. Le cœur en son corps lui croissoit D’angoisse et de paour estraint, Tant qu’à bien peu qu’il ne froissoit Quant l’un et l’autre le contraint ; Désir, bonté, crainte reffraint L’un eslargit, l’autre resserre. Si n’a pas peu de mal empraint Qui porte en son cœur telle guerre. De parler souvent s’efforça, Se crainte ne l’eut destourné, Mais en la fin son cœur força Quant il eut assez séjourné. Puis s’est vers sa Dame tourné, Et dit bas en pleurant adoncques : « Mal jour fut pour moi adjourné, Ma Dame, quant je vous vis oncques, Je souffre mal ardant et chault, Dont je meurs pour vous bien vouloir. Toutefois il ne vous en chault, J’eusse bien cause de douloir ; Mais je vois trop qu’en nonchaloir Le mettez quant je vous le compte, Et si n’en pouvez moins valoir N’avoir moins honneur ne plus honte. Hélas ! je vous grieve, ma Dame, S’un franc cœur d’homme vous veut bien, Et se par honneur et sans blasme Je suis vostre et vostre me tien ? De droit je n’y chalenge rien, Car ma voulenté s’est soumise A vostre gré, non pas au mien, Pour plus asservir ma franchise. Ja soit ce que pas ne desserve Vostre grâce par mon servir, Souffrez au moins que je vous serve Sans vostre malgré desservir. En ma loyauté observant ; Car, pour ce, me fit asservir Amour d’estre vostre servant. » Quant la Dame ouyt ce langage, Elle respondit bassement, Sans muer couleur ne courage. Mais tout asseuréement : « Beau sire, ce fol pensement Ne vous laissera il jamais ? Ne penserez-vous autrement De donner à vostre cœur paix ? L’Amant Nully n’y pourroit la paix mettre, Fors vous qui la guerre y meistes, Quant vos yeux escrirent la lettre Par quoi deffier me feistes ; Et que doux regard transmeistes Héraut de celle deffiance. Par lequel vous me promeistes En deffiant bonne fiance. La Dame Il a grant faim de vivre en dueil Et fait de son cœur lasche garde, Qui contre un tout seul regard d’œil Sa paix et sa joie ne garde. Se moi ou autre vous regarde, Les yeux sont fais pour regarder. Je n’y prens point autrement garde. Qui mal y sait s’en doit garder. L’Amant S’aucun blesse autrui d’aventure Par coulpe de celui qui blesse, Quoiqu’il n’en peut mais, par droiture, Si en a il dueil et tristesse. Et puisque fortune et rudesse Ne m’ont mie fait ce meshaing, Mais vostre très belle jeunesse, Pourquoi l’avez-vous en desdaing ? La Dame Oncques desdaing, chose certaine, Contre vous ne voulus avoir, Ne trop grant amour, ne trop haine, Ne vostre priveté savoir. Ce cuyder vous fait parce voir Que peu de chose peut trop plaire. Et vous vous voulez décevoir ; Ce ne vueil je pas pourtant faire. L’Amant Qui que m’ait le mal pourchassé, Cuider si ne m’a point déçu. Mais amour m’a si bien chassé, Que je suis dedans vos lacs chu. Et puisqu’ainsi m’est il eschu D’estre à merci entre vos mains Il m’est bien au cheoir meschu. Qui plus tost meurt en languit moins. La Dame Si amoureuse maladie Ne met guères de gens à mort, Mais il sied bien que l’on le die Pour plus tost attraire confort. Tel se plaint et tourmente fort Qui n’a pas le plus aspre deulx Et s’amour grieve tant, au fort Mieux en vaut un dolent que deux. L’Amant Hélas ! ma Dame, il vaut trop mieux Pour courtoisie et bonté faire, D’un dolent faire deux joyeux, Que le dolent du tout deffaire. Je n’ai désir ne autre affaire, Fors que mon service vous plaise, Pour eschanger sans rien meffaire Doux plaisir en lieu de mesaise. La Dame D’amour ne quiers-je congnoissance Ne grant espoir, ne grant désir, Et si n’ai de vos maux plaisance, Ne regret à vostre plaisir. Choisisse qui voudra choisir, Je suis franche, et franche vueil estre, Sans moi de mon cœur dessaisir Pour en faire un autre le maistre. L’Amant Amour qui joie et dueil départ Mit les Dames hors de servage, Et leur octroya pour leur part Maistrise et franc seigneuriage. Les servans n’y ont d’avantage Fors tant seulement leur pourchas : Et qui fait une fois hommage. Bien chier en coustent les rachas. La Dame Dames ne sont mie si lourdes, Si mal entendans, ne si folles, Que pour un peu de plaisans bourdes Confites en belles parolles, Dont vous autres tenez escolles Pour leur faire accroire merveilles, El’ changent si souvent leurs colles. A beau parler closes oreilles. L’Amant Il n’y a jangleur tant y meist De sens, d’estudie et de peine Qui si triste plainte vous feist Comme celui qui le mal maine. Car qui se plaint de teste saine A peine sa fantasie cœuvre, Mais pensée de douleur plaine Preuve ses parolles par œuvre. La Dame Amour est cruel losangier, Aspre en fait, et doux à mentir, Et se sait bien de ceux vengier Qui cuident ses secrets sentir ; Il les fait à soi consentir Par une entrée de chierté. Mais quant vient jusqu’au repentir Lors il découvre sa fierté. L’Amant De tant plus que Dieu et nature Ont fait plaisir d’amour plus haut. Tant plus aspre en est la poincture, Et plus déplaisant le deffaut. Qui n’a froid n’a cure de chaut, L’un contraire est pour l’autre quis. Se ne sait nul que plaisir vaut S’il ne l’a par douleur conquis. La Dame Plaisir n’est mie par tout un, Ce vous est doux qui m’est amer. Si ne pouvez-vous, ou aucun, vostre gré me faire aimer. Nul ne se doit ami clamer Si non par cœur ains que par livre ; Car force ne peut entamer La voulenté franche et delivre. L’Amant Ha ! ma Dame, j’à Dieu ne plaise Qu’autre droit y vueille quérir, Fors de vous montrer ma mesaise Et vostre merci requérir. Se vostre honneur veux surquerir, Dieu et fortune me confonde, Et ne me doint ja acquérir Une seule joie en ce monde ! La Dame Vous, et autres qui ainsi jurent. Et se condamnent et maudient. Ne cuident que leurs sermens durent Fors tant comme les mots se dient, Et que Dieu et les Saints s’en rient. Car en tels sermens n’a rien ferme, Et les chetives qui s’y fient En pleurent après mainte lerme. L’Amant Celui n’a pas courage d’homme, Qui quiert son plaisir en reprouche, Et n’est pas digne qu’on le nomme Ne que ciel ne terre lui touche. Loyal cœur, et voir disant bouche Sont le chastel d’homme parfait : Et qui si legier sa foi couche Son honneur pour l’autrui deffait. La Dame Villain cœur et bouche courtoise Ne sont mie bien d’une sorte, Mais faintise tous les accoise, Qui par malice les assorte ; La mesure Faux-Semblant porte. Son honneur en sa langue fainte, Mais honneur est en leur cœur morte Sans estre pleurée ne plainte. L’Amant Qui pense bien tout bien lui vienne, Dieu doint à chacun sa desserte. Mais, pour Dieu, de moi vous souvienne. De la douleur que j’ai soufferte ! Car de ma mort, ne de ma perte N’a pas vostre douceur envie. Se vostre grâce m’est ouverte Vous estes garant de ma vie. La Dame Legier cœur et plaisant folie, Qui est meilleur tant plus est brieve, Vous font ceste melencolie. Mais c’est un mal dont on relieve. Faites à vos pensées trieve, Car de plus beau jeu on se lasse. Je ne vous aide ne vous grieve : Qui ne m’en croira, je m’en passe. L’Amant Qui a faucon, chien et oiseau Qui le suit, aime, craint et doubte, Et le tient chier, et garde beau. Et ne le chasse ne déboute. Et je, qui ai entente toute En vous sans faintise et sans change, Suis débouté plus bas que soute Et moins prisé que tout estrange. La Dame Se je fais bonne chiere à tous Par honneur et de franc courage, Je ne le vueil pas faire à vous Pour eschever vostre dommage. Car amans est si petit sage, Et de créance si legiere Qu’il prent tout à son avantage, Chose qui ne lui sert de guiere. L’Amant Se pour amour et feaulté Je pers l’accueil qu’estrangers ont, Dont me vaudroit ma loyaulté Moins qu’à ceux qui viennent et vont, Et qui de rien vostres ne sont ; Et sembleroit en vous perie Courtoisie, qui vous semont Qu’amour soit par vous remerie. La Dame Courtoisie est tant aliée D’honneur qui l’aime et la tient chiere, Qu’el’ne veut estre à rien liée Ne pour amour, ne pour prière ; Mais départ de sa bonne chiere Où il lui plaist et bon lui semble. Guerredon, prière et renchiere Et elle ne vont point ensemble. L’Amant Je ne quier point de guerredon, Car le desservir m’est trop haut, Je demande grâce et pardon, Puisque mort ou merci me faut. Donner le bien où il deffaut C’est courtoisie raisonnable ; Mais aux siens encore plus vaut Qu’estre aux estranges amiable. La Dame Ne sais que vous appellez bien, Mal emprunte bien autre non ; Mais il est trop large du sien Qui par donner pert son renon. On ne doit octroyer, sinon Quant la requeste est advenant. Car se l’honneur ne retenon Trop petit vaut le remanant. L’Amant Onc homme mortel ne naqui, Ne pourroit naistre sous les cieux Et n’est autre, fors vous, à qui Vostre honneur touche plus ou mieux Qu’à moi qui n’attens, jeune ou vieux, Le mien fors par vostre service, Et n’ai cœur, sens, bouche, ne yeux Qui soit donné à autre office. La Dame D’assez grant charge se chevit Qui son honneur garde et maintient ; Mais à dangier travaille et vit Qui, en autrui main, l’entretient. Cil à qui l’honneur appartient Ne s’en doit à autrui attendre ; Car tant moins du sien en retient Qui trop veut à l’autrui entendre. L’Amant Vos yeux ont si enripraint leur merche En mon cœur que, quoiqu’il advienne, Se j’ai honneur où je le cherche, Il convient que de vous me vienne. Fortune a voulu que je tienne Ma vie en vostre merci close ; Si est bien droit qu’il me souvienne De vostre honneur sur toute chose. La Dame A vostre honneur seul entendez, Pour vostre temps mieux employer. Du mien à moi vous attendez Sans prendre peine à foloyer. Bon il fait craindre et supployer Un cœur trop follement déçu, Car rompre vaut pis que ployer Et estre esbranlé mieux que chu. L’Amant Pensez, ma Dame, que depuis Qu’amour mon cœur vous délivra, Il ne pourroit, car je ne puis, Estre autrement tant qu’il vivra. Tout quitte et franc le vous livra. Ce don ne se peut abolir. J’attens ce qui s’en ensuivra. Je n’y puis mettre ne tollir. La Dame Je ne tien mie pour donné Ce qu’on offre à qui ne le prent ; Car le don est habandonné Se le donneur ne le reprent. Trop a de cœur, qui entreprent D’en donner à qui le reffuse. Mais il est sage, qui apprent A s’en retraire, qui n’y muse. L’Amant Il ne doit pas cuider muser Qui sert Dame de si haut pris. Se j’y dois tout mon temps user, Au moins n’y puis-je estre repris De cœur failli ne de mespris, Quant envers vous fais ceste queste Par qui amour a entrepris De tant de bons cœurs le conqueste. La Dame Se mon conseil voulez ouyr, Querez ailleurs plus belle et gente Qui d’amour se vueille esjouyr Et mieux sortisse à vostre entente. Trop loin de confort se tourmente Qui, à part soi, pour deux se trouble ; Et celui pert le jeu d’attente Qui ne sait faire son point double. L’Amant Le conseil que vous me donnez Se peut mieux dire qu’exploitier ; De non croire me pardonnez. Car j’ai cœur tel et si entier Qu’il ne se pourroit affectier A chose où loyauté n’accorde. D’autre conseil je n’ai mestier Fors pitié et misericorde. La Dame Sage est qui folie encommence, Quant departir s’en sait et veut. Mais il a faute de science Qui la veut conduire et ne peut. Qui par conseil ne se desmeut Desespoir le met en sa suite Et tout le bien qu’il en requeut Est de mourir en la poursuite. L’Amant Je poursuivrai tant que pourrai Et que vie me durera. Et lorsqu’en loyauté mourrai Celle mort ne me grèvera. Quant vostre durté me fera Mourir loyal et douloureux Encore moins grief me sera Que de vivre faux amoureux. La Dame De rien a moi ne vous prenez, Je ne vous suis aspre ne dure, Et n’est droit que vous me tenez Envers vous ne douce ne sure. Qui se quiert le mal si l’endure, Autre confort donner ne say, Ne de l’apprendre n’ai-je cure. Qui en veut en fasse l’essay, L’Amant Une fois le faut essayer A tous les bons en leur endroit, Et le devoir d’amour payer Qui franc cœur a, prisé et droit. Car franc vouloir maintient et croit Que c’est durté et mesprison, Tenir un haut cœur si estroit Qu’il n’ait qu’un seul corps pour prison. La Dame J’en sais tant de cas merveilleux Qu’il me doit assez souvenir Que l’entrer en est périlleux, Et encor plus le revenir. A tard en peut bien advenir ; Pour ce, n’ai vouloir de chercher Un mal plaisir au mieux venir. Dont l’essai peut couster si cher. L’Amant Vous n’avez cause de doubler Ne soupeçon qui vous esmeuve, A m’eslongner ne rebouter : Car vostre bonté voit et treuve Que j’ai fait l’essai et l’espreuve Par quoi ma loyauté appert. La longue attente et forte espreuve Ne se peut celler, il y pert. La Dame Il se peut loyal appeller Et ce nom lui duit et affiert Qui sait desservir et celler, Et garder le bien, s’il acquiert. Qui encor poursuit et requiert N’a pas loyauté esprouvée : Car tel pourchasse grace et quiert Qui la pert puisqu’il l’a trouvée. L’Amant Se ma loyauté s’esvertue D’aimer ce qui ne m’aime mie, Et tenir cher ce qui me tue, El’ m’est amoureuse ennemie. Quant pitié, qui est endormie, Mettroit en mes maux fin et terme, Ce gracieux confort d’amie Feroit ma loyauté plus ferme. La Dame Un douloureux pense tousdis Des plus joyeux le droit revers, Et le penser des maladis Est entre les sains tout divers. Assez est-il de cœurs travers Qu’avoit fait bientost empirer, Et loyauté mettre à l’envers, Dont ils souloient tant soupirer. L’Amant De tous soit celui deguerpis, D’honneur desgarni et deffait, Qui descongnoist et tourne en pis Le don de grâce et le bienfait De sa Dame qui l’a reffait, Et ramené de mort à vie. Qui se souille de tel meffait A plus d’une mort desservie. La Dame Sur tel meffait n’a court ne juge A qui l’on puisse recourir. L’un les maudit, l’autre les juge. Mais je n en ai vu nul mourir. On leur laisse leurs cours courir. Et commencer pis derechief, Et tristes Dames encourir D’autrui coulpe, peine et meschief. L’Amant Combien qu’on n’arde ne ne pende Celui qui en tel crime enchiet, Je suis certain^ quoiqu’il attende, Qu’à la fin il lui en meschiet, Et qu’honneur et bien lui dechiet. Car fausseté est si maudite Que jamais haut honneur ne chiet Dessus celui où elle habite. La Dame De cela n’ont mie grant paeur Ceux qui dient et qui maintiennent Que loyauté n’est pas eur A ceux qui longuement la tiennent. Leurs cœurs s’en vont et puis reviennent Car ils les ont bien réclamés, Et si bien appris qu’ils retiennent A changer dès qu’ils sont aimés. L’Amant Quant on a son cœur bien assis En bonne et loyale partie, On doit estre entier et rassis A toujours mais sans départie. Si tost qu’amour est impartie Tout le haut plaisir en est hors. Si ne sera pas moi partie Tant que l’âme me bâte au corps. La Dame D’aimer bien ce qu’aimer devez Ne pourriez-vous en ce mesprendre ? Mais sous cuider vous decevez Par legierement entreprendre. Vous mesme vous pouvez reprendre Et avoir à raison recours, Plutost qu’en fol plaisir attendre Un tres desespéré secours. L’Amant Raison, avis, conseil et sens Sont sous l’arrest d’amour scellés A tel arrest je me consens, Car point ne se sont rebellés ; Ils sont parmi desir meslés Et si fort enlacés, hélas ! Que ja n’en seront desmeslés Se pitié n’en brise les las. La Dame Qui n’a à soi nulle amitié, De toute amour est deffiez ; Et se de vous n’avez pitié D’autrui pitié ne vous fiez. Mais soyez tout certifiez Que je suis telle que je fus. D’avoir mieux ne vous affiez Et prenez en gré le reffus. L’Amant J’ai mon esperance fermée Qu’en tel Dame ne peut faillir Pitié, mais elle est enfermée Et laisse dangier m’assaillir. Et s’el’ voit ma vertu faillir Pour bien aimer, el’ s’en sauldra Hors sa demeure, et tard saillir. Et mon bien souffrir me vaudra. La Dame Ostez-vous hors de ce propos, Car tant plus vous vous y tiendrez Moins vous aurez joie et repos Et jamais à bout n’en viendrez. Quant à espoir vous attendrez, Vous en trouverez abestis, Et en la fin vous apprendrez Qu’espérance paist les chetifs. L’Amant Vous direz ce que vous voudrez, Et du pouvoir avez assez ! Mais ja espoir ne m’en touldrez, Par qui j’ai tant de maux passez. Car quant nature a enchassez En vous des biens à tel effors El’ ne les a pas amassez Pour en mettre pitié dehors. La Dame Pitié doit estre raisonnable, Et à nul desavantageuse, Au besongneux très prouffitable, Et aux piteux non dommageuse. Se Dame est à autrui piteuse Pour estre à soi mesme cruelle, Sa pitié devient despiteuse Et son amour haine mortelle L’Amant Conforter les desconfortés N’est pas cruauté, mais est loz. Mais vous qui si dur cœur portez En si beau corps, se dire l’oz, Gaignez le blasme et le desloz De cruauté qui mal y siet : Se pitié, qui départ les loz, En vostre haut cœur ne s’assiet. La Dame Qui me dit que je suis aimée Se bien croire je l’en vouloye Me doit-il tenir pour blasmée S’a son vouloir je ne foloye ? Se de tels confors me mesloye, Ce seroit pitié, sans manière : Et depuis se je m’en douloye C’en seroit la soulde derniere. L’Amant Ha ! cœur plus dur que le noir marbre, En qui merci ne peut entrer, Plus fort à ployer qu’un gros arbre, Que vous vaut tel rigueur montrer ? Vous plaist-il mieux me voir oultrer Mort devant vous pour vostre esbat. Que pour un confort demonstrer Respirer la mort qui m’abat ? La Dame De vos maux guérir vous pourrez, Car des miens ne vous requerray, Ne pour mon plaisir ne mourrez. Ne pour vous guérir ne guerray. Mon cœur pour autres ne cherray, Crient, pleurent, rient ou chantent. Mais, se je puis, je pourverray Que vous ne autres ne s’en vantent. L’Amant Je ne suis mie bon chanteur, Aussi me duit mieux le pleurer. Mais je ne fus oncques vanteur, J’aime plus chier coi demeurer. Nul ne se doit énamourer S’il n’a cœur de celler Temprise, Car vanteur n’est à honnorer Puisque sa langue le desprise, La Dame Maie Bouche tient bien grant court, Chacun a mesdire estudie. Faux amoureux, au temps qui court, Servent tous de golliardie. Le plus secret veut bien qu’on die Qu’il est de quelqu’une mescru. Et pour rien qu’homme à Dame die, Il ne doit plus en estre cru. L’Amant D’uns et d’autres est et sera, La terre n’est pas toute unie. Des bons le bien se montrera, Et des mauvais la vilennie. Est-ce droit, s’aucuns ont honnie Leur langue où mesdit a hantée Que refîus en excommunie Les bons avecques leur bonté ? La Dame Quant meschants meschant parler eussent. Ce meschief seroit pardonnez. Mais tous ceux qui bien faire dussent, Et que noblesse a ordonnez D’estre bien conditionnez, Sont les plus avant en la fange, Et ont leurs cœurs habandonnez A courte foi et longue langue. L’Amant Or congnois-je bien or endroit Que pour bien faire on est honnis, Puisque pitié, justice et droit Sont de cœur de Dame bannis. Faut-il donc faire tous unis Les humbles servans et les faux, Et que les bons soient punis Pour les péchés des desloyaux ? La Dame Je n’ai le pouvoir de grever Ne de punir autre ne vous. Mais pour les mauvais eschever Il se fait bon garder de tous. Faux Semblant fait l’humble et le doux Pour prendre Dames, en aguet : Et pour ce, chacune de nous Y doit bien l’escoute et le guet. L’Amant Puisque de grâce un tout seul mot De vostre rigoureux cœur n’ist, J’appelle devant Dieu, qui m’ot, De la durté qui me honnist ! Et me plain qu’il ne parfournist Pitié qu’en vous il oublia ; Ou que ma vie ne finist, Qui si tost mis en oublia… La Dame Mon cœur et moi rien ne vous feismes Oncques de quoi plaindre doyez. Rien ne vous mit là fors vous-mesmes, De vous mesmes juge soyez. Une fois pour toutes, croyez Que vous demeurez esconduit. De tant redire m’ennoyez, Car je vous en ai assez dit. » L’Auteur Adonc, le dolent se leva Et part de la feste pleurant, A peu que son cœur ne creva, Com’à homme qui va mourant. Et dit : Mort, viens à moi courant, Ains que mon sens se descongnoisse. Et m’abrège le demeurant De ma vie plaine d’angoisse !… Depuis je ne sus qu’il devint Ne quel part il se transporta. Mais à sa Dame n’en souvint Qui aux Dames se déporta. Et depuis, on me rapporta Qu’il avoit ses cheveux descoux, Et que tant se desconforta Qu’il en estoit mort de courroux. Si vous prie, amoureux, fuyez Ces vanteurs et ces mesdisans, Et comme infames les huyez, Car ils sont à vos faiz nuisans ; Pour non les faire voir disans, Reffus a ses chasteaux bastis. Car ils ont trop mis, puis dix ans, Le pays d’amour à pastis. Et vous, Dames et Damoiselles, En qui honneur naist et s’assemble, Ne soyez mie si cruelles Chacunes et toutes ensemble. Que ja nulle de vous ressemble Celle que m’oyez nommer ci, Qu’on peut appeller, ce me semble, La Belle Dame sans Merci.

In La belle dame sans merci d'Alain Chartier
Texte établi par Lucien Charpennes, Les Livres et Poèmes d’autrefois, 1901.


Poème posté le 22/01/20 par Rickways


 Poète
Alain CHARTIER



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