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Poésie d'hier / Tirade d'Antiochus
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Tirade d'Antiochus
par Jean RACINE


Antiochus Je me suis tu cinq ans, Madame, et vais encor me taire plus longtemps. De mon heureux rival j'accompagne les armes ; J'espérai de verser mon sang après mes larmes, Ou qu'au moins, jusqu'à vous porté par mille exploits, Mon nom pourrait parler, au défaut de ma voix. Le ciel sembla promettre une fin à ma peine : Vous pleurâtes ma mort, hélas ! trop peu certaine. Inutiles périls ! Quelle était mon erreur ! La valeur de Titus surpassait ma fureur. Il faut qu'à sa vertu mon estime réponde : Quoique attendu, Madame, à l'empire du monde, Chéri de l'univers, enfin aimé de vous, Il semblait à lui seul appeler tous les coups, Tandis que sans espoir, haï, lassé de vivre, Son malheureux rival ne semblait que le suivre. Je vois que votre cœur m 'applaudit en secret ; Je vois que l'on m'écoute avec moins de regret, Et que trop attentive à ce récit funeste, En faveur de Titus vous pardonnez le reste. Enfin, après un siège aussi cruel que lent, Il dompta les mutins, reste pâle et sanglant Des flammes, de la faim, des fureurs intestines, Et laissa leurs remparts cachés sous leurs ruines. Rome vous vit, Madame, arriver avec lui. Dans l'orient désert quel devint mon ennui ! Je demeurai longtemps errant dans Césarée, Lieux charmants où mon cœur vous avait adorée. Je vous redemandais à vos tristes États ; Je cherchais en pleurant les traces de vos pas. Mais enfin succombant à ma mélancolie, Mon désespoir tourna mes pas vers l'Italie. Le sort me réservait le dernier de ses coups. Titus en m'embrassant m'amena devant vous. Un voile d'amitié vous trompa l'un et l'autre, Et mon amour devint le confident du vôtre. Mais toujours quelque espoir flattait mes déplaisirs : Rome, Vespasien traversaient vos soupirs ; Après tant de combats Titus cédait peur-être. Vespasien est mort, et Titus est le maître. Que ne fuyais-je alors ! J'ai voulu quelques jours De son nouvel empire examiner le cours. Mon sort est accompli. Votre gloire s'apprête. Assez d'autres sans moi, témoins de cette fête, A vos heureux transports viendront joindre les leurs ; Pour moi, qui ne pourrais y mêler que des pleurs, D'un inutile amour trop constante victime, Heureux dans mes malheurs d'en avoir pu sans crime Conter toute l'histoire aux yeux qui les ont faits, Je pars plus amoureux que je ne fus jamais.

Bérénice (Acte I, scène IV)

Poème posté le 16/08/20 par Jim



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