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Poésie d'hier / Souverains protecteurs
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Souverains protecteurs
par Pierre CORNEILLE


Souverains protecteurs des lois de l'hyménée, Dieux garants de la foi que Jason m'a donnée, Vous qu'il prit à témoin d'une immortelle ardeur Quand par un faux serment il vainquit ma pudeur, Voyez de quel mépris vous traite son parjure, Et m'aidez à venger cette commune injure : S'il me peut aujourd'hui chasser impunément, Vous êtes sans pouvoir ou sans ressentiment. Et vous, troupe savante en noires barbaries, Filles de l'Achéron, pestes, larves, furies, Fières sœurs, si jamais notre commerce étroit Sur vous et vos serpents me donna quelque droit, Sortez de vos cachots avec les mêmes flammes Et les mêmes tourments dont vous gênez les âmes ; Laissez-les quelques temps reposer dans leurs fers : Pour mieux agir pour moi faites trêve aux enfers ; Apportez-moi du fond des antres de Mégère La mort de ma rivale et celle de son père ; Et si vous ne voulez mal servir mon courroux, Quelque chose de pis pour mon perfide époux : Qu'il coure vagabond de province en province, Qu'il fasse lâchement la cour à chaque prince ; Banni de tous côtés, sans bien et sans appui, Accablé de frayeur, de misère, d'ennui, Qu'à ses plus grands malheurs aucun ne compatisse ; Qu'il ait regret à moi pour son dernier supplice ; Et que mon souvenir jusque dans le tombeau Attache à son esprit un éternel bourreau. Jason me répudie ! Et qui l'aurait pu croire ? S'il a manqué d'amour, manque-t-il de mémoire ? Me peut-il bien quitter après tant de bienfaits ? Sachant ce que je puis, ayant vu ce que j'ose, Croit-il que m'offenser ce soit si peu de choses ? Quoi ! Mon père trahi, les éléments forcés, D'un frère dans la mer les membres dispersés, Lui font-ils présumer mon audace épuisée ? Lui font-ils présumer qu'à mon tour méprisée, Ma rage contre lui n'ait par où s'assouvir, Et que tout mon pouvoir se borne à le servir ? Tu t'abuses, Jason, je suis encor moi-même. Tout ce qu'en ta faveur fit mon amour extrême, Je le ferai par haine ; et je veux pour le moins Qu'un forfait nous sépare, ainsi qu'il nous a joints ; Que mon sanglant divorce, en meurtres, en carnage, S'égale au premier jour de notre mariage, Et que notre union, que rompt ton changement, Trouve une fin pareille à son commencement. Déchirer par morceaux l'enfant aux yeux du père N'est que le moindre effet qui suivra ma colère ; Des crimes si légers furent le coup d'essai : Il faut bien autrement montrer ce que je sai ; Il faut faire un chef-d’œuvre, et qu'un dernier ouvrage Surpasse de bien loin ce faible apprentissage. Mais pour exécuter tout ce que j'entreprends, Quels dieux me fourniront des secours assez grands ? Ce n'est plus vous, enfers, qu'ici je sollicite : Vos feux sont impuissants pour ce que je médite, Auteur de ma naissance, aussi bien que du jour, Qu'à regrets tu dépars à ce fatal séjour, Soleil, qui vois l'affront qu'on va faire à ta race, Donne-moi tes chevaux à conduire en ta place ; Accorde cette grâce à mon désir bouillant ; Je veux choir sur Corinthe avec ton char brûlant ; Mais ne crains pas de chute à l'univers funeste : Corinthe consumée garantira le reste ; De mon juste courroux les implacables vœux Dans ses odieux murs arrêteront tes feux ; Créon en est le prince, et prend Jason pour gendre : C'est assez mériter d'être réduit en cendre, D'y voir réduit tout l'isthme, afin de l'en punir, Et qu'il n'empêche plus les deux mers de s'unir.

MEDEE (Acte I, scène IV)

Poème posté le 31/10/20 par Jim



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