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Poésie d'hier / La déclaration de Phèdre
              
Poésie d'hier / La déclaration de Phèdre
         
Poésie d'hier / La déclaration de Phèdre

La déclaration de Phèdre
par Jean RACINE


PREALABLE : Il s'agit de la reprise de la pièce d'Euripide, nommée Hippolyte, que Racine rebaptise Phèdre en raison du développement qu'il accorde à ce personnage très scandaleux pour l'époque délicate du roi Soleil, tout autant que celui d'Œdipe, en raison des thèmes traités qui sont les passions amoureuses menant à la fois à l'inceste et à l'adultère. Pour atténuer la culpabilité de Phèdre, Euripide la rend captive d'un caprice d'Aphrodite, tandis que Racine en fait la proie d'une passion dévastatrice contre laquelle elle lutte vainement. Phèdre, épouse de Thésée roi d'Athènes, duquel elle a un fils, est amoureuse du bel et brillant Hippolyte, fils que Thésée a eu de sa liaison avec l'amazone Antiope. Les deux fils de Thésée sont donc concurrents. Par ailleurs, Aricie, princesse déchue, peut aussi prétendre au règne, dès lors que Thésée est présumé mort. Ainsi, Phèdre aime Hippolyte, qui aime Aricie de laquelle il est aimé. Mais tout est dans le non-dit en raison des positions de pouvoir. Chacun en vient à déclarer sa flamme. Phèdre, voyant dans les traits du fils ceux de son père – et réciproquement -, procède indirectement de sorte qu'Hippolyte songe qu'elle exprime son amour pour Thésée, avant que le voile du réel ne tombe. Tout est résumé dans un seul vers : « La veuve de Thésée ose aimer Hippolyte ! » LA DECLARATION DE PHEDRE (Acte II, scène V) HIPPOLYTE Madame, je n'ai point des sentiments si bas. PHEDRE Quand vous me haïriez, je ne m'en plaindrais pas, Seigneur. Vous m'avez vue attachée à vous nuire ; Dans le fond de mon cœur vous ne pouviez pas lire. A votre inimitié j'ai pris soin de m'offrir. Aux bords que j'habitais je n'ai pu vous souffrir. En public, en secret, contre vous déclarée, J'ai voulu par les mers en être séparée ; J'ai même défendu par une expresse loi Qu'on osât prononcer votre nom devant moi. Si pourtant à l'offense on mesure la peine, Si la haine peut seule attirer votre haine, Jamais femme ne fut plus digne de pitié, Et moins digne, Seigneur, de votre inimitié. HIPPOLYTE Des droits de ses enfants une mère jalouse Pardonne rarement au fils d'une autre épouse. Madame, je le sais. Les soupçons importuns Sont d'un second hymen les fruits les plus communs. Tout autre aurait pour moi pris les mêmes ombrages, Et j'en aurais peut-être essuyé plus d'outrages. PHEDRE Ah ! Seigneur, que le Ciel, j'ose ici l'attester, De cette loi commune a voulu m'excepter ! Qu'un soin bien différent me trouble et me dévore ! HIPPOLYTE Madame, il n'est pas temps de vous troubler encore. Peut-être votre époux voit encore le jour ; Le ciel peut à nos pleurs accorder son retour. Neptune le protège, et ce Dieu tutélaire Ne sera pas en vain imploré par mon père. PHEDRE On ne voit point deux fois le rivage des morts, Seigneur. Puisque Thésée a vu les sombres bords, En vain vous espérez qu'un Dieu vous le renvoie, Et l'avare Achéron ne lâche point sa proie. Que dis-je, il n'est point mort, puisqu'il respire en vous. Toujours devant mes yeux je crois voir mon époux. Je le vois, je lui parle, et mon cœur... Je m'égare, Seigneur ; ma folle ardeur malgré moi se déclare. HIPPOLYTE Je vois de votre amour l'effet prodigieux. Tout mort qu'il est, Thésée est présent à vos yeux ; Toujours de son amour votre âme et embrasée. PHEDRE Oui, Prince je languis, je brûle pour Thésée, Je l'aime, non point tel que l'ont vu les enfers, Volage adorateur de mille objets divers, Qui va des dieux des mort déshonorer la couche ; Mais fidèle, mais fier, et même un peu farouche, Charmant, jeune, traînant tous les cœurs après soi, Tel qu'on dépeint nos Dieux, ou tel que je vous voi. Il avait votre port vos yeux, votre langage, Cette noble pudeur colorait son visage, Lorsque de notre Crète il traversa les flots, Digne sujet des vœux des filles de Minos. Que faisiez-vous alors ? Pourquoi sans Hippolyte Des héros de la Grèce assembla-t-il l'élite ? Pourquoi trop jeune encor, ne pûtes-vous alors Entrer dans le vaisseau qui le mit sur nos bords ? Par vous aurait péri le monstre de la Crète, Malgré tous les détours de sa vaste retraite. Pour en développer l'embarras incertain, Ma sœur du fil fatal eût armé votre main. Mais non, dans ce dessein je l'aurai devancée : L'amour m'en eût d'abord inspiré la pensée. C'est moi, Prince, c'est moi dont l'utile secours Vous eût du Labyrinthe enseigné les détours. Que de soins m'eût coûtés cette tête charmante ! Un fil n'eût point assez rassuré votre amante. Compagne du péril qu'il vous fallait chercher, Moi-même devant vous j'aurais voulu marcher ; Et Phèdre au Labyrinthe avec vous descendue Se serait avec vous retrouvée, ou perdue. HIPPOLYTE Dieux ! Qu'est-ce que j'entends ? Madame, oubliez-vous Que Thésée est mon père et qu'il est votre époux ? PHEDRE Et sur quoi jugez-vous que j'en perds la mémoire, Prince ? Aurais-je perdu tout le soin de ma gloire ? HIPPOLYTE Madame, pardonnez. J'avoue en rougissant, Que j'accusais à tort un discours innocent. Ma honte ne peut plus soutenir votre vue ; Et je vais... PHEDRE Ah ! cruel, tu m'as trop entendue. Je t'en ai dit assez pour te tirer d'erreur. Hé bien ! Connais donc Phèdre et toute sa fureur. J'aime. Ne pense pas qu'au moment que je t'aime, Innocente à mes yeux je m'approuve moi-même, Ni que du fol amour qui trouble ma raison Ma lâche complaisance ait nourri le poison. Objet infortuné des vengeances célestes, Je m'abhorre encor plus que tu ne me détestes. Les Dieux m'en sont témoins, ces Dieux qui dans mon flanc Ont allumé le feu fatal à tout mon sang, Ces Dieux qui se sont fait une gloire cruelle De séduire le cœur d’une simple mortelle. Toi-même en ton esprit rappelle le passé. C'est peu de t'avoir fui, cruel, je t'ai chassé. J'ai voulu te paraître odieuse, inhumaine. Pour mieux te résister, j'ai recherché ta haine. De quoi m'ont profité mes inutiles soins ? Tu me haïssais plus, je ne t'aimais pas moins. Tes malheurs te prêtaient encor de nouveaux charmes. J'ai langui, j'ai séché, dans les feux, dans les larmes. Il suffit de tes yeux pour t'en persuader, Si tes yeux un moment pouvaient me regarder. Que dis-je ? Cet aveu que je viens de te faire, Cet aveu si honteux, le crois-tu volontaire ? Tremblante pour un fils que je n'osais trahir, Je te venais prier de ne point le haïr. Faibles projets d'un cœur trop plein de ce qu'il aime ! Hélas ! Je ne t'ai pu parler que de toi-même. Venge-toi, punis-moi d'un odieux amour. Digne fils du héros qui t'a donné le jour, Délivre l'univers d'un monstre qui t'irrite. La veuve de Thésée ose aimer Hippolyte ! Crois-moi, ce monstre affreux ne doit point t'échapper. Voilà mon cœur. C'est là que ta main doit frapper. Impatient déjà d'expier son offense, Au-devant de ton bras je le sens qui s'avance. Frappe. Ou si tu le crois indigne de tes coups, Si ta haine m'envie un supplice si doux, Ou si d'un sang trop vil ta main serait trempée, Au défaut de ton bras prête-moi ton épée. Donne. OENONE Que faites-vous, Madame ? Justes Dieux ! Mais on vient. Évitez des témoins odieux ; Venez, rentrez, fuyez une honte certaine.

PHEDRE, in RACINE -THEATRE II - GF Flammarion (1965)

Poème posté le 15/09/22 par Jim


 Poète
Jean RACINE



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