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Poésie d'hier / L'émeute au jardin
              
Poésie d'hier / L'émeute au jardin
         
Poésie d'hier / L'émeute au jardin

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L'émeute au jardin
par Jules CANONGE


--- A Mme LA BARONNE DE V. C, LE LENDEMAIN D*ON BAL --- La migraine est fantasque et vient mal-à-propos Soit pour notre plaisir, soit pour notre repos. Si je vous l'écrivais, vous daigneriez le croire, Madame; j'aime mieux vous conter une.histoire : Il était, une fois... (à ce commencement N'allez pas supposer que j'invente une fable, Ou que j'habille en vers la prose d'un roman ; Le fait est positif quoique peu vraisemblable.) Il était, une fois, un riche et grand jardin ; Là s'épanouissaient les fleurs les plus vermeilles, Et, noble ou magistrat, guerrier ou citadin, Chacun rendait hommage à leurs douces merveilles. Un rêveur y porta ses pas ; vous me direz Qu'en telle compagnie il n'avait rien à faire ; Je pense comme vous; mais vous me permettrez De conter simplement le fait, sans commentaire. Si vous m'interrompez chaque fois qu'on pourra D'une réflexion planter la pointe fine, L'esprit qu'on vous connaît, Madame, empêchera Que, jamais, bien ou mal, mon. récit se termine. On peut être rêveur et ne pas être un sot ; Celui-ci savait donc se tenir à sa place ; Il cherchait l'ombre calme et, sans souffler un mot, Se perdait sous les ifs que le lierre entrelace. Comme il n'était ni beau, ni jeune, ni bien mis, Heureuses d'étaler des parures de reine, Jalouses des regards de leurs brillants amis, Nos sémillantes fleurs l'aperçurent à peine. Cependant, la jonquille, un jour, dit au muguet : « Ce monsieur qui, là-bas, va toujours seul, me semble Bien discret ? » Le muguet que la chose intriguait Répondit ; et, longtemps, ils jasèrent ensemble. Tout bas que disaient-ils? Ce que disent... des fleurs Qu'un désir curieux secrètement travaille. Le chrysanthème eut vent de leurs propos railleurs, Les redit au jasmin grimpé sur la muraille ; Le jasmin les transmit à la rose et, soudain, Comme dans un blé mur se propagent des flammes, Un bruit réprobateur à travers le jardin Vola..Que voulez-vous ? les fleurs sont un peu femmes. —Monsieur, vous oubliez—Mille pardons! c'est vous Qui perdez souvenir du traité qui nous lie. Lorsque de mon récit nous tiendrons les deux bouts, Vous me direz si j'ai risqué quelque folie, Et vous m'en punirez. Revenons au jardin. Voyez, l'air doux et pur annonce un jour splendide, Acceptez cependant mon bras car, le matin, Les sentiers sont glissans ; le gazon est humide. On se coalisa pour chasser l'importun. Un complot général s'ourdit dans le silence Et, pour mieux triompher de l'ennemi commun, L'insecte et le buisson conclurent alliance. —Quoi? l'insecte !—Ils'en glisse, il s'en propage, hélas ! Un peu dans le... jardin le mieux tenu du monde. Buisson, excepté vous, qui, parfois, ne l'est pas? Madame, il faudra donc toujours qu'on vous réponde ! C'est un conte chinois; ne vous l'ai-je pas dit? Il n'y faut point chercher d'allusion. La Chine Est loin, si loin de nous ! Reprenons mon récit : Je disais que la fleur fit pacte avec l'épine. L'églantier, déployant ses rameaux épineux, Cribla de mille dards les mains du pauvre diable, Déchira sa manchette et tira ses cheveux Que le lys saupoudrait d'un jaune lamentable. Croyant trouver dans l'ombre un peu de sûreté, Le rêveur, sur un banc, rajustait sa cravate, Quand, dressé sur la queue, un lézard effronté Imita des gamins le geste avec sa patte. L'escargot sillonna de bave son gilet, Et, jusque sous le nez, vint lui montrer des cornes; Tandis que l'araignée en sa barbe filait, Le crapaud le fixa de ses yeux ronds et mornes. L'abeille en bourdonnant lui darda son venin. Vainement du logis le maître et la maîtresse Voulurent rétablir l'ordre dans leur jardin Et du pauvre assiégé secourir la détresse, Il fallut déguerpir. Ce fantastique récit, Comme j'allais, hier, partir pour votre fête, M'est, je ne sais comment, revenu dans l'esprit, Et de tristes pensers il m'a rempli la tête. Certes, mal-à-propos ; car, on le sait, chez vous Il n'est fleur, ni buisson, ni bête qui conspire; Par le vôtre inspirés tous les regards sont doux ; Partout s'épanouit un bienveillant sourire. Mais, j'avais ce soir-là des gants beaucoup trop longs : Et l'on m'a vu subir tant de métamorphoses ! Je n'ai donc pas voulu porter dans vos salons D'un solitaire ennui les contrastes moroses. Je livre maintenant carrière à votre esprit ; Grondez-moi, raillez-moi, soyez impitoyable ; Car, plus vous trouverez absurde mon récit, Plus je proclamerai que vous êtes aimable.

Varia

Poème posté le 23/09/23 par Rickways


 Poète
Jules CANONGE



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