Accueil
Poésie d'hier / Mon retour d'Italie
              
Poésie d'hier / Mon retour d'Italie
         
Poésie d'hier / Mon retour d'Italie

Signaler un contenu inaproprié.

Mon retour d'Italie
par Jules CANONGE


--- BOUTADE A M. AD. B... --- J'avais doublé le cap où repose Misène : Des Champs-Elyséens la verdoyante plaine Les sommets de Baïa ne m'apparaissaient plus Que vagues et nageant dans un lointain confus ; Comme sur un miroir une fleur enivrante, Ischia souriait sur la mer transparente : Ses femmes au teint brun, au corsage charmant, De la Grèce autrefois portaient le vêtement ; Aujourd'hui, quand, poussé vers ces brillants rivages Par les récits menteurs d'un barbouilleur de pages, Malgré le parmesan dont l'air est infecté, Dans l'antre de Cornus l'Anglais s'est arrêté, L'Hôtesse qu'un besoin de larronner consume Dit: «Sert-on, Excellence, avec ou sans costume?» Puis, sur la carte on lit: « Six carlins le bifteck ; Trois ducats, quatre grains, pour le costume grec. Ainsi, par le progrès, hélas! tout dégénère ? Chaque pas en avant est un mille en arrière, Et ce flasque et long mot : Civilisation, De toute poésie est l'annulation !... Mais ce n'est point cela que je voulais te dire ; Je prends mal-à-propos le fouet de la satire ; Que la faute en revienne au jovial causeur Narrateur de ce fait et peut-être inventeur.' Pour nous, fils sérieux du siècle où l'on s'ennuie, D'un ton grave parlons du beau temps, de la pluie : Le soleil déclinant luisait comme un tison ; Des nuages obscurs pendaient sur l'horizon, Pareils aux crêpes noirs qu'on drape aux funérailles, Et la houleuse mer me tordait les entrailles. Etendu sur un banc, non pas pour contempler Les splendeurs que le soir allait me dérouler, Mais parce qu'on m'a dit (et l'avis est fort sage) Que couché sur le clos on sent moins le tangage, En un ciel nuancé d'opale et de carmin, Je suivais, ô Vesper! ton radieux chemin. La vapeur déroulant sa spirale azurée Voilait et dévoilait la coupole éthérée. Soudain, comme touché par la main d'Ariel, Le noir et long tuyau qui la poussait au ciel S'inclinant sur mon front, tordant sa taille énorme, D'un indolent fumeur me présenta la forme ; Ce fumeur sensuel c'était toi, savourant D'un frauduleux tabac le parfum délirant; Et ta voix dont l'accent vint me charmer l'oreille De mon illusion compléta la merveille. Cette apparition, cet appel d'un ami, Réveilla doucement mon génie endormi Et fit devant mes yeux passer tout mon voyage : Le phare marseillais pâlissait au rivage ; L'étincelante nuit déployant son manteau De phosphores errants entourait mon vaisseau. Comme l'acier bruni qui se recourbe en lame, Les vagues d'un beau jour réverbéraient la flamme; Sur leur dos qu'en fuyant les mouettes rasaient, Les folâtres dauphins glissaient et se croisaient ; El l'onde sous mes pieds et le ciel sur ma tête Saluaient mon départ avec un air de fête. Sur la plage où les rois en spectacle traînés N'abordaient que tremblants et les bras enchaînés, Veuve, mais souveraine et sainte en son veuvage, Rome, enfin, m'étala sa campagne sauvage, Ses colosses croulants, ses marais, ses tombeaux, Ses pâtres à l'œil fauve et ses sombres troupeaux. J'adorai l'humble croix qui règne au Colysêe Où du sang des martyrs l'arène est arrosée. J'admirai la splendeur d'un ciel qui de ses feux Fait palpiter, briller tous les cœurs, tous les yeux, La profonde énergie éclatant dans les flammes Qui ceignent le front brun de ces puissantes femmes Dont le pas imposant et la sonore voix Sont encore aujourd'hui romains comme autrefois, Et l'antique beauté vivante encore dans celles Qu'aujourd'hui Raphaël choisirait pour modèles, Comme il les choisissait, quand son pinceau divin Peignait la Vierge-Mère et l'ardent séraphin, Ou dans celles qu'on voit s'élever gracieuses Sur le char où Robert groupa ses moissonneuses. Beauté, reflet d'en-haut parmi nous égaré, Comme un dernier rayon du soleil expiré Répand sur l'horizon d'éblouissantes teintes, Ton charme éclaire encor les nations éteintes ! Ne sois pas seulement un brillant souvenir; Reste un présage heureux, beauté, pour l'avenir Et qu'en toi, puisque Dieu te donne à l'Italie, On admire toujours Lucrèce et Cornélie ! Mais Naples, la cité qui fait tout en riant, Sur son golfe pareil aux sites d'Orient, Déployant sa magie et sa voix de syrène, Fait raisonner dans l'air la folle cantilène. J'y vole plein d'ivresse et son climat serein En brumeux firmament se transforme soudain. Semblable à ces beautés dont on voit l'artifice Tourmenter, promener de caprice en caprice L'équinoxe du cœur que l'on appelle amour, Ton ciel m'a fait subir vingt climats en un jour 0 Naple! Artiste errant, glaneur de poésie, Non, jamais je ne fus plus traversé de pluie, Jamais d'autant de froid mon corps n'a grelotté Qu'en explorant les bords où Virgile a chanté, Où Catule suivait ses amours éphémères, Où, secouant l'ennui des publiques affaires, Le grave Cicéron s'occupait... de ses vins ; Et Pouzolle et l'Averne aux antres sybillins, Et les bains de Néron aux vapeurs sulfureuses, Et les champs habités par les ombres heureuses ? Pourtant, sous les brouillards dont il s'enveloppait, 0 liquide Baïa, ton site me frappait : Lorsqu'un instant enfin tu daignas me sourire, De ton charme énervant je compris tout l'empire. Volupté, quel est donc ton péril suborneur, Quand jeune et triomphant il séduit notre cœur, Puisque, sur ces débris où gît ta décadence, Tu nous parles encore avec tant de puissance ?... Mais, tandis que mes vers divaguaient en ces mots, La ville aux cent palais élevait sur les flots De ses monts odorants l'éternelle verdure Et ses marbres taillés en folle architecture. Marseille à l'horizon me criait d'arrêter L'essor auquel mon chant se laisser emporter ; Le tube qui, naguère, imitait ton allure Reprenait en grondant sa maussade figure ; Immobile et debout, il ne te ressemblait Que par les tourbillons que son faîte exhalait ; Et moi, surpris de voir que le quart d'un volume S'était, pendant ce rêve, épanché de ma plume, Pressé de savourer mon chef-d'œuvre, je lus : Je trouvai que mes vers étaient pâles, confus, Qu'ils'paraissaient éclos d'un crâne sans cervelle Et que rime et raison n'y battaient que d'une aile. Voulant compléter l'ordre où venait de rentrer Tout ce qui m'entourait, j'allais les déchirer, Quand la réflexion m'a remis en mémoire Que j'ai pour ton album promis quelque grimoire. D'un œil moins rigoureux, j'ai donc lu ce morceau Et j'ai presque fini par le trouver fort beau, Car, malgré son désordre, il avait, pour me plaire, Le mérite important de n'être point à faire ; Te connaissant le cœur indulgent, j'ai transcrit Sur vélin satiné ce fantasque récit ; Tu pourras, s'il t'ennuie ou te semble peu sage, En allumer ta pipe à ton prochain voyage.



Poème posté le 24/09/23 par Rickways


 Poète
Jules CANONGE



Sa carte de visite Cliquez ici pour accéder à la carte de visite de l'artiste (Sa présentation et l'ensemble des ses créations)





.