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Vukovar, visage de la guerre
par Domagoj sirotinja


Une foule immense est réunie dans un champ d'herbes de plusieurs hectares. Une pagaille de feu s'annonce et la venue d'un sombre facteur, une troupe en représentation guerrière est plus que probable. Cette foule compact se nourrit si bien de sa présence qu'on ne dénombre nul mot dominateur, nul visage externe à cette jungle. Dans l'axe je scrute la ronde, aucune figure connue, cet endroit pourtant plein respire comme un cimetière. Une question me vient à l'esprit : suis-je seul, accompagné ? La réponse qui vient m'habiter me plonge un peu plus dans l'obscurité. Je me faufile pour mieux m'écarter, des bruits de bottes résonnent, des jeunes arrivent, de noirs vêtus, tournés vers la même direction. J'en remarque quelques uns qui ont l'air pétrifiés. Nous n'assistons pas à une pièce de théâtre, ni à du cinema en plein air, ni à un concert, notre seule présence est déjà un exploit... Pour ma part j'ai perdu la mémoire depuis longtemps, propulsé par défaut. L'automne a coupé les langues. Voilà que j'aperçois un stand de tir au loin. Dans cette massive dépression des âmes, aurait-on l'idée de me supprimer ? Ce n'est pas possible et j'avance prudemment vers ce qui me semble un jeu pour poivrons du dimanche, laissant à l'arrière une foule stoĩque, empaillée, seul le ciel m'envoie par les étoiles scintillantes des traces de vie. Un voile brumeux se manifeste par intermittence. Le gazon humide pend à mes pieds, je ne suis plus très loin du stand de tirs lorsque le sol se met à vibrer de mille dieux. Une montée d'angoisse étendue dans le corps me frappe de sa soudaineté, désemparé je stoppe net ma progression. Sursis ? En effet un type dont je ne vois que la tête s'affaire à m'enfoncer les jambes dans cette terre devenue frileuse ; il est horrible avec ses dents jaunes dégoulinantes de sang, son cou ridé, ses cheveux pareils à des barbelés. Un instant je songe à ce qu'il ferait de moi au cas où... C'est peut-être, avec son grade élevé, l'exterminateur des temps modernes surgi des semonces de la guerre dans le but d'anéantir les personnes égarées. Sous haute pression je parviens néanmoins à libérer ma jambe droite. Avec encore plus de véhémence il s'acharne sur mon pied gauche brûlant comme s'il voulait l'arracher et le manger. Je me mets à lui savater la tronche à coups de poings échevelés mais ce diable de soldat serbe n'a pas l'air de s'inquiéter et de ses dents de plus en plus jaunes grignote ma semelle. Ayant compris qu'il ne pourrait m'engloutir tout entier il s'acharne sur mon pied. Combien de temps et de folies vulgaires faut-il pour avoir la paix ? D'un coup de poing d'une violence désespérée je me retrouve avec son nez à la Bergerac entre mes doigts, geste décisif. Je m'enfuis à grandes enjambées loin de ce traquenard quand une voix rauque m'interpelle : " Souviens-toi du jeudi 17 novembre, de Vukovar, le 17 novembre..." J'arrête ma course. Extrêmement choqué je remarque la disparition de mon assaillant, et, à l'emplacement de notre lutte, un châle noir sur une terre dévastée. Chute de Vukovar le 18 novembre 1991. @ Edi Sorić



Poème posté le 06/11/10


 Poète
Domagoj sirotinja



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