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Poésie libre / Dans la voiture
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Dans la voiture
par Lanuitenvitrine


La première fois que j’ai rencontré Jenny, tout était merveilleux alors j’ai fait semblant que tout était normal. Je suis montée dans sa voiture et elle a appuyé sur le bouton de la radio, j’ai su plus tard qu’aucune chanson ne venait là par hasard. Tout avait été décidé par elle – le sort ne fait jamais les choses aussi bien – avant que je ne me mette à décider de tout, moi aussi, ayant senti la lumière passer à côté de nous. Comment expliquer ce passage ? Chaque semaine, chez l’orthoptiste, qui est le médecin sportif des yeux, je devais regarder à travers un prisme transparent et fixer une petite lumière, tantôt ordinaire, tantôt bleue. L’objet de mon regard ne devait pas se dédoubler, ni être trop flou. Dans la voiture, Jenny regardait devant elle et puis me parlait doucement. La musique et l’autoroute défilaient sous nos yeux. Pour moi, il n’y avait pas de route – j’étais tournée vers elle à ma place de passagère et, de temps à autre, je regardais devant pour continuer à faire semblant. Alors, l’autoroute se dédoublait et devenait Jenny toute entière, dévorant mon champ de vision et haussant les sourcils imperceptiblement : « – Ça ne va pas ? » « Oh si, justement », j’avais envie de lui répondre, ne cherchant même pas à être drôle, ni ridicule. C’est probablement à cet instant qu’elle a décidé de se rapprocher de moi et que la lumière est devenue le prisme qui est devenu un kaléidoscope à paillettes, m’éclaboussant de sa chaleur et m’assommant quelque part derrière la nuque. Soudain, faire comme si tout était normal était devenu difficile. « – Tu trouves ça déplacé ? » elle a dit encore et j’avais envie de crier FAISONS COMME SI TOUT ÉTAIT NORMAL mais j’avais des pancartes arc-en-ciel à la place des yeux alors je les ai fermés, rejoignant presque sa théorie comme quoi je digérais mal le repas de tout à l’heure. « Tu le fais exprès » je répétais en souriant béatement tandis qu’elle s’inquiétait au volant, « tout va bien » j’ajoutai avant de dissimuler toutes les pancartes et de les jeter sur le bas-côté. Quand la voiture s’est arrêtée, ça a été le silence. Jenny a cessé de décider ou de parler et là, j’ai regardé le mur devant moi qui ne se dédoublait pas, qui n’était pas flou, qui était le même depuis septembre. Quand j’y pense, j’étais tellement sûre de moi et tout était tellement fixe et tremblant autour de nous. Ce silence était normal; il signifiait le retour de Jenny chez elle, son départ imminent, la fin du kaléidoscope sur mon ventre et la disparition du merveilleux. J’ai quitté le mur des yeux et les ramenant vers elle, j’ai arrêté de faire semblant. Il était temps. Une voix est sortie de ma poitrine et m’a saisie à la gorge, une voix que je n’avais jamais entendue et qui est partie effleurer la joue de Jenny : « – Je n’ai pas envie que tu partes. »



Poème posté le 08/02/18



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