retrouvé sous une pile de soupirs
janv 20….. : pour la défense d’un alcoolique brisé
mais pour écrire comme je vais le faire il m'aura fallu parcourir un long chemin.
Un jeune homme beau comme un Dieu, un grand brun avec des épaules large comme ça au moins, des yeux bleus gris comme la mer à Dieppe son pays. Enfin de quoi faire frémir toutes les femmes, les filles et les frigides et même une aveugle, d'ailleurs ça doit être terrible d'être aveugle puisqu'il faut attoucher aïe AÎE.... Donc ce jeune garçon, fils d'ouvriers se présente dans une boulangerie pour y apprendre le métier c'est la guerre, il est plutôt adroit de ses mains. Il aurait aimé travailler le bois et vivre à la campagne : son dada ce sont les percherons mais c'est la guerre et ses parents clairvoyants lui répondent : « deviens boulanger, ou charcutier, enfin travaille dans l'alimentaire, par les temps qui courent tu ne crèveras pas de faim et ils avaient bien raison. »
Cette boulangerie c'était celle de mes grands-parents dans la farine depuis des générations. Les mariages sont le fruit de négociation, on ne disperse pas le patrimoine, on se marie entre soi. La petite dernière, ma future et tendre mère ne l’entend pas de cette oreille. Le cousin -et je confirme pour l'avoir rencontré quelques années plus tard - auquel on la voudrait destiner est gentil entends moche comme un soir sans lune qui tomberait sur un champ de labour. Elle a des vues sur le mitron et le père refuse, c'est sans appel.
La guerre est terminée. 1947 le grand-père meurt, 1949 les deux se marient discrètement et bientôt vient au monde mon frère et pour un grand prématuré ma fois, il va très bien merci. A ce stade de l'histoire, tu te dis, une vraie histoire d'amour. Comme tu te trompes !
A partir de ce point j'ai mis des années à décrypter ce qui s'était passé.
La violence s'est installée, la vraie de vraie et l'alcoolisme aussi, de mon père. Et dis-moi, à qui jettes-tu la pierre, là tout de suite ? Dis rien, je sais.
Dans la famille de ma mère, tout le monde a réussi bien ou très bien et quelquefois mieux que bien. Un vrai nid de petits bourgeois et ma mère un peu moins, elle n'avait pas choisi un bon parti comme le cousin en question qui possédait et je crois bien qu'il n'est pas encore mort et donc possède encore la quasi-moitié d'une ville, l'autre moitié appartenant à mon oncle, -si t'es bien sage, je te donnerai le nom de cette ville un de ces jours prochains, mais faut être sage !- Mon père n'avait apporté dans la corbeille de mariée que sa beauté et tudieu c'était quelques chose et je ne parle pas que de son visage, je l'ai regardé nu plusieurs fois, dans ses quarante ans - il n'y avait pas ce genre de tabou chez nous- sa force de travail et dans le métier de boulanger surtout à l'époque, il en fallait de la force, les journées et les nuits étaient longues à vivre à l’envers des autres et son intelligence, il n'était pas allé bien longtemps à l'école, 14 ans c’était l’âge du certificat mais il était curieux de tout et ne faisait pad de fautes d'orthographe de celles que ma mère collectionnaient en grappes. Mais toutes ces qualités ne faisaient pas de lui, un homme honorable.
Ma mère l'a aimé et peut-être même jusqu’au bout mais si mal d'abord d'une passion dévorante et puis avec le dépit de ce qu'elle estimait un échec social, elle a assassiné son mari de la pire manière, à petites touches sans que ça se voit, elle a ciselé sa tombe et c'est elle qu'on plaignait et le temps passa, mon père se consola avec la bouteille de rouge, du Préfontaine, des bouteilles consignées et puis au fil du temps de l'eau de Cologne, enfin tout ce qu'il y avait de buvable si on peut considérer que l'éther est buvable. Je le dis parce que je l'ai vu ! J'ai assisté à l'assassinat de mon père et j'avais peur de mon père. Ma mère avait toutes les cartes de la victime et je crois même qu'elle était sincère dans son rôle et si je la rencontrais aujourd'hui, ce serait inutile d'en discuter et je ne la rencontrerai plus jamais.
J'ai assisté à la descente aux enfers d'une famille abandonnée comme on coupe une branche malade à un arbre sain. L'enfer, celui qu'a vécu mon père, je viens de le résumer. Celui de ma mère je ne sais pas, je verrai plus tard, je lui en veux trop pour le moment pour en parler. Celui de mon frère, j'en ai fait un court poème que j'ai posté, je crois sous le titre le vieux garçon, j'y reviendrai peut-être un jour. Et le mien, le plus enviable puisque je suis là à t'écrire mais le pire puisque c'est le mien.
La peur au ventre dans la tempête des cris, la peur du fusil prêt à te faire sauter la cervelle et tous ces bruits, ces odeurs que j'ai mis trente ans... à oublier non ! Mais à dominer. 30 ans à attendre pour que l'odeur des pains au chocolat le matin au sortir du four ne me fasse pas vomir, une porte qui claque, un homme qui chantonne comme le faisait mon père avant une crise enfin tous ces petits trucs qui se baladent dans le quotidien et puis ces instincts, tu ne me verras jamais dans une soirée dos à un groupe, je sais toujours où se trouve la porte, je sais attraper une chaise pour m'en faire un bouclier. Le regard d'un homme qui suggérerait à mon égard une gifle, une seule, toute petite et je répliquerai implacable et même si je le méritais. L'alcoolisme je connais, qui détruit un homme malheureux et qui détruit une famille qui a voulu me détruire. J'aurais pu aimer mon père mais il est mort avant que je ne comprenne. Que je comprenne qu’il avait l’amant d’une seule femme et des femmes il y a en eu qui lui ont tourné autour, je sais j’y étais et je ne comprends toujours pas comme ce couple qui aurait pu s’aimer s’est tant déchiré.
Ma chère Amie, je t’ai raconté tout ça pour répondre à ta question et j’y répondrai sans détour :
Je tendrai ma main à un homme marié à sa bouteille mais je n'aurai jamais aucune relation intime avec un tel homme.
On n'est pas obligé de reproduire son enfance, on n’est pas obligé de faire payer son enfance à ceux qu'on aime dans le présent, on n'est pas obligé de payer son enfance toute sa vie.