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Auteurs Messages

Laugierandre
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Posté à 11h34 le 02 Mar 21


LE PAYS CÉVENOL VU PAR LES POÈTES

Compilation

La Lozère s'étendant sur les hautes terres de la Margeride, des Cévennes, du Gévaudan et de l'Aubrac, et sur une partie des Grandes Causses (Sauveterre, Méjean) est un département riche de littérature et de culture poétique. De nombreux versificateurs et célèbres poètes français d'expression occitane (provençal de Nîmes), y ont laissé des œuvres qui ont marqué l'histoire culturelle du nord de la région Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées.

C'est avec grand plaisir que j'ai sélectionné quelques poèmes bien caractéristiques du pays cévenol. De grands auteurs y figurent. D'autres, moins connus, méritent tout notre respect, tant leur écriture est viscérale et retrace l'amour et l'enthousiasme de ces poètes pour leur région.

Déjà, en 564, le poète Sidoine APOLLINAIRE décrivait son voyage à travers les hautes Cévennes, en particulier à Trevidon (Saint-Laurent-de-Trèves, un endroit remarquable sur lequel il écrira une page entière), où à l'époque résidait FÉRRELOUS, l'ancien préfet du prétoire des Gaules.

Quant à Almoïs DE CHATEAUNEUF, originaire de l'actuelle localité de Châteauneuf de Randon, cette "trobairitz" appartenait à la célèbre famille seigneuriale du même nom. Elle composait des poèmes lyriques entre 1180 et 1220 environ, témoignant ainsi du raffinement de la société Gévaudanaise.


Antoine Hippolyte BIGOT, né à Nîmes le 27 février 1825 et mort à Nîmes le 7 janvier 1897, est un poète français d'expression occitane (provençal de Nîmes), protestant et républicain.

BIGOT n’écrit pas seulement "La complainte de la Tour de Constance", mais a participé activement à la renaissance de cette langue régionale.

Issu d'une famille protestante, instruit, Antoine BIGOT se destine au commerce. Dans les années 1850 il se lance dans la littérature. En 1854, Frédéric MISTRAL et ses amis écrivains occitans provençaux fondent le Félibrige et invitent Antoine BIGOT à les rejoindre. Il s'y refuse par goût d'indépendance et parce qu'il veut chanter sa ville de Nîmes dans son propre langage, son "impur patois qui s'éteint" : la langue la plus populaire de la ville. Il devient membre en 1864 de "l'Académie de Nîmes". En 1865, il est membre du Consistoire de l'Église réformée. Il meurt le 7 janvier 1897, laissant derrière lui la renommée d'un poète estimé et d'un homme juste et droit. Il est inhumé au cimetière protestant de Nîmes.

Le 26 juillet 1903, sous l'influence de son ami et continuateur Jean MEJEAN, le buste d'Antoine BIGOT est inauguré au bas du grand escalier du "Jardin de la Fontaine". Le futur président de la République, Gaston DOUMERGUE, alors ministre, est présent à la cérémonie.


Antoine Hippolyte BIGOT

La vieille ville d’Aigues-Mortes
La ville du Roi Saint Louis
Énorme étendue entre ses portes
Rêve aux grands environs.
Elle dort mais comme un vieux garde
De son œil rouge grand ouvert
La Tour de Constance regarde,
Regarde la plaine et la mer.

De la campagne, de la plage
S’élèvent mille bruits confus
Mais la Tour, géant d’un autre âge
La Tour sombre ne parle plus.
Seulement par les nuits voilées
Le pécheur entend des sanglots,
Et des voix qui chantent mêlées,
Au lointain murmure des flots.

Qui vécut là, des prisonnières
Qui mettaient Dieu devant le Roi
Là, jadis des femmes, des mères
Moururent pour garder la foi.
Leur seul crime était d’être allées
La nuit par un sentier couvert
Fondre leurs voix aux assemblées
Qui priaient Dieu dans le désert.

Mais les dragons, ô temps infâmes
ô lions changés en renards
Les dragons veillaient sus, aux femmes
Braves soldats, sus aux vieillards.
Bientôt d’un peuple dans défense,
Les sabres nus avaient raison
Les Huguenots à la potence
Les Huguenotes en prison.

A jamais ses murailles grises
Me rediront ce qu’ont souffert
Ces paysannes, ces marquises
Ces nobles filles du désert.
Mais dans leur foi, puisant un baume
D’une voix tremblante de pleurs
Ensemble elles chantaient un psaume,
Les cœurs brisés sont les grands cœurs.

Les ans passèrent sur la Tour sombre
Et la porte ne s’ouvrait pas
Les unes veillaient dans l’ombre
D’autres sortaient par leur trépas.
Mais jamais aucune à son maître
De le trahir ne fit l’affront
Huguenotes, il les fit
Huguenotes, elles mourront.

Ah que devant cette ruine
Un autre passe insouciant
Mon cœur bondit dans ma poitrine
Tour de Constance en te voyant.
ô sépulcre où ces âmes fortes
Aux ténèbres ont résisté
ô Tour des pauvres femmes mortes
Pour le Christ et la liberté.
__________________


Mathieu LACROIX, poète occitan, est né à Nîmes. Il était l'enfant naturel d'une pauvre couturière. Sa mère mourut alors qu'il avait neuf ans. Il était entré à l'école des Frères depuis quelques mois seulement. On l'en retira aussitôt, et il fut "placé" chez un chiffonnier qui l'envoyait mendier dans les villages alentours.

Lorsqu'il ne ramenait rien, il était battu le soir en rentrant. Tout ces faits nous sont rapportés par Frédéric MISTRAL qui tenait Mathieu en haute estime, et lui consacra un article entier dans "l'Armana Provençaù" de 1866. A l'âge de 12 ans, il fut adopté par une femme veuve et seule comme lui qui le tira de cet enfer. Elle lui fit apprendre alors le métier de maçon. Quelques années plus tard Suzette TILLOY mourut et son fils adoptif vint s'installer à La Grand Combe on ne sait pas trop pourquoi, où il exercera jusqu'à sa mort son métier de maçon, tout en rimant de la poésie en Occitan, sa langue naturelle.

Mathieu se fit connaitre comme poète occitan lors d'une circonstance particulière. Cela se passa au grand rassemblement annuel des poètes de langue occitane, qui se tenait le 21 Août 1853 à Aix-en-Provence. Comment le pauvre Mathieu se rendit-il là, on n'en sait rien... Quoi qu'il en soit, il s'y trouva, et il lut au public rassemblé sa poésie intitulée "Paouré Martino" (Pauvre Martine) qui raconte comment un mineur trouve la mort dans un coup de grisou, et comment on vient apprendre ce malheur à sa femme Martine. Mathieu croula sous les applaudissements d'une foule qui comptait tout ce qu'il y avait de beau monde en Provence...

Il était l’ami de Frédéric MISTRAL qui disait de lui que "Son œuvre était celle d’un chant qui ressemblait aux pleurs d'un oisillon entre les griffes d'un chat". Ami également d'Alphonse DAUDET qu'il initie aux vers provençaux quand ce dernier est au collège d'Alès (Gard).

Auteur notamment, en 1855, de "Paouré Martino" (Pauvre Martine), tragédie minière qui raconte comment un mineur trouve la mort dans un coup de grisou, et comment on vient apprendre ce malheur à sa femme Martine. Les mineurs de La Grand Combe étaient très sensibles aux mots de cœur de Mathieu LACROIX et après sa mort ils firent une quête parmi eux pour lui élever une statue, en 1899 (sculpteur Tony Noël, Grand Prix de Rome).


Mathieu LACROIX

Mais comme un oiselet pépiant sur la branche
Qu'un chasseur idiot fait périr sans raison
La faux t'a frappé, sans que ton âme si blanche
N'ait pu terminer sa chanson.
Maintenant que tu es au ciel, tu n'as rien perdu au change.
Tu chantais étant homme, maintenant que tu es un ange,
Tu n'en chanteras que mieux, crois moi !

Et moi, ton jeune ami, tu sais comme je t'aimais.
C'est toi qui m'a appris à écrire un peu comme il faut..
Quand j'étais un enfant, que tu m'entendais pleurer :
- Écoute, me disais-tu, et dis comme je dirai.
Qu'elle est belle notre langue ! Va, elle n'est pas encore morte !
Que ta voix l'enchante au son de la cithare ;
Et n'aies pas peur je t'aiderai !

Maintenant que je suis tout seul, je ferai de même..
Nous autres, nous pouvons mourir, la langue restera.
Je veux venir souvent là où ton corps repose
Puis d' à genoux ici, mon âme chantera.
Et pour m'entendre, de là haut, je te verrai descendre :
- Grand merci, mon enfant ! me diras-tu, et tes cendres
En frémiront de plaisir !
_________________


Léo LARGUIER(né le 6 décembre 1878 à La Grand-Combe - mort le 6 décembre 1950 à Paris).

Poète, nouvelliste, critique et essayiste français, Léo César Albin LARGUIER est né dans les Cévennes d'une vieille famille de paysans huguenots. Son père Anselme Honoré Albert LARGUIER était menuisier, et sa mère Clarisse Pauline THÉRON "sans profession". Il a un frère deux ans plus jeune, Arthur. Il est élève du lycée d'Alès et s'intéresse déjà à la poésie.

En 1899 il fait son service militaire à Aix-en-Provence, où il se lie d'amitié avec CÉZANNE. Plus tard, il sera mobilisé en 1914 dans ce même lycée d'Alès, à l'occasion changé en Caserne Thoiras, puis hôpital. Il est blessé en septembre 1915 pendant son service active dans la Champagne.

Il vint à Paris vers l'âge de 20 ans. Suivant la volonté de ses parents il s'inscrit à Sciences-Po mais il n'y va qu'une fois. Dès lors il se voue à la poésie et il ne quitte plus guère Saint-Germain-des-Prés dont il devait devenir l'historien, sauf en 1940, quand il participe à l'exode de Paris et va vivre un temps à Vialas dans les Cévennes. Il posait au poète "à l'ancienne", et écrivait de même. Il écrivit de nombreux ouvrages : romans, critique, essais, pièces de théâtre... Il fit partie de l'Académie Goncourt.


Léo LARGUIER

IL PLEUT

Il pleut,et moi je songe à de lointaines choses,
Aux vieux arbres d'un parc où des collégiens
A huit heures,l'été près de trop lourdes roses,
Faisaient des vers lamartiniens.

La lune du jardin vaporisait la grille,
Les reinettes chantaient et chantait le jet d'eau ;
Des fenêtres brillaient ; blanche, une jeune fille
Montait le perron du château.

Un orage parfois inondait les terrasses ;
Derrière les carreaux on regardait pleuvoir,
Et le salon empli de portraits et de glaces,
Pour un moment devenait noir.

On s'ennuyait un peu d'une main alanguie,
Longues et fine on ouvrait les " méditations "
Atala, Les Natchez, ou Paul et Virginie,
Et puis revenaient des rayons.

Et l'on allait joyeux par les fraîches allées,
Et le soir était pur et les rosiers mouillés ;
Jeunes filles des parcs, châteaux dans les vallées,
Massifs par l'automne rouillés !

C'est à vous que mon cœur mélancolique rêve,
Las de nos jours sans joie et de nos triste temps,
Ne soufflera -t-il pas un grand vent qui m'enlève,
Accourez , antiques autans !
__________________


À SUIVRE...




Ce message a été édité - le 02-03-2021 à 11:36 par Laugierandre


Laugierandre
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Posté à 20h00 le 02 Mar 21


LE PAYS CÉVENOL VU PAR LES POÈTES (2)

Compilation

Guy GEERAERT est né à Nîmes en 1927.
Dès l’enfance, il a été au contact des Cévennes où étaient nés ses grands-parents maternels, sa mère, des oncles et tantes, des cousins.
Il en a gardé l’empreinte profonde. C’est là qu’il considère avoir ses véritables racines.
Hyères, Paris, Vichy, Nantes, Le Mans, La Baule, l’ont vu séjourner et ont jalonné ses études. C’est finalement à Fréjus qu’il achève son périple, pour y vivre sa retraite.

De tout temps, il s’est adonné à la poésie, celle de la nature, de l’amour, de la vie. Ses premiers poèmes en vers classiques remontent à 1944 alors qu’il était pensionnaire dans un collège mixte (guerre oblige) et s’adressent à ses camarades de classe, garçons et filles.



Guy GEERAERT

SOUVENIRS CÉVENOLS

J’ai parfois le regret de mes vertes Cévennes
Où le gardon dolent s’enroule autour des monts,
Et, pareil à ce sang qui coule dans mes veines,
Se nourrit du grand air qui gonfle mes poumons.

Je repense à plaisir, aux routes sinueuses
Qui jalonnent de trous les bois de châtaigniers
Aux chemins empierrés des pentes dangereuses
Où vont s’anéantir d’innombrables sentiers

Et lorsque je revois l’antre béant des grottes
Où sont morts innocents, la tête et le front haut
Nombre de mes aïeux écrasés sous les bottes
Se réveille en mon cœur, le cœur d’un huguenot.
__________________

Guy GEERAERT

LA BAUME AU CŒUR

Entre Alès et Florac, tout au cœur des Cévennes
Se niche Saint-Privat où je reviens souvent
Évoquer à loisir les ombres souveraines
De nos aïeux dont l’âme est complice du vent.

Que tu sois résident, touriste ou de passage,
Ouvre bien grands tes yeux à tout jamais charmés,
Goûte aux plaisirs offerts par notre paysage
Qui s’incruste en ton cœur même les yeux fermés.

Cherche les souvenirs cachés dans la bastide
Qui découvre alentour de la Rivière au Col,
Elle a pour nom « La Baume » et n’a pas une ride
Fière d’avoir gardé son passé cévenol.

Si tu peux sans pleurer regarder la montagne
Qui dresse devant toi son sommet couronné,
Sache qu’un souvenir m’habite et m’accompagne :
C’est derrière ce mont que mon grand-père est né.

Et tout à l’opposé, derrière toi peut-être,
Au bourg de Saint-Frézal dans un lieu-dit « Paumier »,
Naquit chez les Martel, Célina, notre ancêtre
Dont le regard d’amour me revient en premier

A l’heure où l’homme usé sent refroidir ses membres
Et cherche avidement où déposer son faix,
C’est ici qu’il prévoit d’ensevelir ses cendres
Car c’est seulement là qu’il peut trouver la paix.
_________________


Georges GIRARD est Président de la "Société d'Etudes Millavoises" qui constitue un véritable laboratoire réunissant une soixantaine de chercheurs ; de l'archéologue à l'historien, de l'héraldiste au musicien, du relieur au critique littéraire, du numismate, du bibliophile, du généalogiste au poète d'expression française ou occitane sans oublier les infatigables marcheurs des grands Causses qui participent à la vie culturelle du Sud Aveyron et au delà de la Lozère voisine.

Georges GIRARD est en outre "Majoral du Félibrige" fondé le 21 Mai 1854 par sept poètes provençaux autour de Frédéric MISTRAL : "pour garder éternellement aux provinces occitanes leur langue, leurs coutumes, leur caractère et tout ce qui constitue leur âme nationale".
Georges GIRARD



VENDANGES

Je sais une vendange aux coteaux de la vie :
Le soleil de l'amour la mûrit grain à grain
Et le clos qui l'abrite a pour mon cœur serein
Le charme troublant d'une amie.

Fidèle, je m'en viens par delà l'âpre pente
Où palpite la fleur du doute au pistil noir
Jusques aux treilles d'or où s'étire, opulente ,
La grappe lourde de l'espoir.

Aux bras noueux des ceps, mes agiles caresses
- Chaste vol du désir grappillant le fruit mûr -
Cueillent avec ferveur les croulantes promesses
Du raisin couleur de vin pur.

Blonds chasselas de paix, joyeux muscats de flamme,
Au pressoir de mon cœur vous emmêlez vos chairs
Qui s'en vont bouillonner aux douves de mon âme
Avec le bruit profond des mers.

Et les sucs confondus de vos pulpes béantes
Versant le sel des pleurs et le miel des amours
Seront demain, jaillis de poitrines ardentes,
A la coupe austère des jours ,

L'incomparable vin des vendanges humaines,
Le poème limpide apaisant et fruité,
Ambroisie aux reflets de plaisirs et de peines
Offerte à toute avidité ...

Seigneur, doux Vigneron des coteaux de la Vie,
Au soleil de l'Amour mûrissez mon destin,
Et que s'ouvre longtemps à mon cœur pèlerin
Le clos de Sainte Poésie.
__________________

Georges GIRARD

AUTOMNE

Automne, j'ai vécu la multiple splendeur
De tes coteaux sanglants et de tes plaines mauves
Et mon œil a suivi jusqu'aux falaises fauves
L'hirondelle, légère en son vol migrateur.

Automne, j'ai cueilli le lourd et mûr trésor
De tes vignes de pourpre et de tes pommiers roses
Et, bruns présents jaillis de leurs bogues décloses
Les fruits des châtaigniers vêtus de rouille et d'or.

Automne, j'ai chanté ta gloire à perdre haleine ;
Sur les sillons fumants ont volé mes chansons
Et ma voix s'est mêlée à celle des garçons
Glanant dans les taillis tes sorbes et tes faînes

Les râles de ton vent jonchant le seuil des portes
L'écho de tes chasseurs troublant la paix des bois
Dans ton âme ont encor avivé, cette fois
Le brûlant souvenir des espérances mortes.
__________________


Marcelle Raymond GALIÈRE est née au Born le 8 juin 1922. Elle parle de son terroir , de sa vie, de ses enfants et petits enfants, avec authenticité et simplicité, mais aussi avec une richesse de cœur qui transparaît à chaque mot. J'ai choisi de vous présenter un de ses textes intitulé : "BERGERS". C'est de la poésie authentique, une quête d'état d'ouverture totale sur le bucolique. La poésie, ici, saisit le message qui lui est envoyé par la nature et dans lequel son adhésion est un acte de foi.

Marcelle Raymond GALIÈRE

BERGERS

Je les ai vus paraître en nos chemins d'automne
Et leurs regards parlaient à nos vies monotones
Des regards où brillaient les feux de la Saint Jean.

Et ces regards parlaient de douceur, de printemps...
Et piquetaient nos vies comme ces vers luisants
Qui bordent nos chemins, en Juin les soirs de fièvre
Les soirs d'orage lourds, où les charrois pesants
Gravissent le chemin, pleins de foin odorant.

Ces chemins où s'ouvrent les yeux des églantines
Chemins silencieux et ouatés de nuit
Et pénétrés de lune se glissant sans bruit.
De ces chemins du soir où l'on entend chanter
Mystérieuse voix, un crapaud attardé...

Les paisibles bergers dont les pas lourds résonnent
Tant au long des chemins parsemés de cailloux
Les paisibles bergers. Les bergers de chez nous.
Au bord du chemin noir où leurs pas déambulent
On voit parfois le soir un petit feu briller;
C'est l'humble ver luisant qui guide les bergers.

Dans les chemins de Juin tout d'orage chargés
Et comme empanachés de fauve odeur de foin
Seuls et méditatifs, ils passent à pas lents.

Une étoile tremblote dans le firmament
Au bord de l'églantier une fleurette s'ouvre
Sur le monde assoupi, fraîche, la nuit descend.

Et dans la paix du soir un nuage recouvre
La lueur pailletée de la lune d'argent.
Les graves bergers, eux, arrivent hésitants.

Ils nous viennent des monts. Ils nous viennent de loin
Et ils viennent choquer les portes qu'on leur ouvre
Leurs yeux sont étoilés des feux de la Saint Jean.
__________________


Marcelle DURAND exprime au travers de ce long poème intitulé comme celui de Didier BONNAL "Ma Lozère", (que je posterai demain), l'hommage que lui inspire la Lozère. C'est un véritable guide pour visiter le département.

Marcelle DURAND

MA LOZÈRE

Dans le Languedoc-Roussillon,
La grande Auvergne... Tu as un nom ;
Ce nom si doux, c'est "LA LOZERE",
Dite à tort : "Pays de misère" !
Tu donnes source à des cours d'eau ;
Certains iront jusqu'à Bordeaux,
Le Lot, le Tarn, dans la Garonne
Se jetant, sans que cloche sonne !
Les fleurs des prés, les nielles des blés,
Les coquelicots et les bleuets,
La gentiane, la violette,
Le genêt d'or, la pâquerette,
Feront des bouquets, des boissons,
De très efficaces potions,
Ou des parfums bien délicats...
Du MONT-LOZERE : les "pieds de chat".
Les champignons dans les forêts,
Fraises, myrtilles et autres baies,
Seront cueillis dévotement
Par les adultes et les enfants !
La truite glissant sous le rocher,
Lièvre, lapin et sanglier,
Perdrix, faisan, coq de bruyère,
Qui s'envolent dans la clairière,
Sont la joie d'habiles pêcheurs
Et le bonheur d'adroits chasseurs...
Les cordons-bleus, des plus experts
Les préparent : mettons les couverts !
Tes élevages de troupeaux,
Fromages, saucisses et jambonneaux,
Se sont faits des réputations,
Sans concurrence nous l'affirmons !
Tes eaux de sources, tes eaux thermales
Nous donnent leur force vitale...
Voisins de la "TRAPPE", buvons
Son vin, avec modération !
Tes bois s'empourprent à l'automne
Sont féerie... Il n'est personne
Qui ne puisse s'en émerveiller...
Cela, sans jamais se lasser !
Si célèbre est SAINTE-ENIMIE !
Bien protégés ses habitants...
La quitter est vraie nostalgie
Pour un grand nombre d'estivants !
Gorges du TARN et de la JONTE,
Le DARGILAN... L'AVEN ARMAND,
Ce sont des lieux d'où l'on remonte
Pleins d'émotions... Tout en rêvant !
Tu as coteaux, plaines et vallons,
Et surtout de bien jolis monts :
Pic de FINIELS, le MONT-MIMAT ;
Lieu d'ermitage de SAINT-PRIVAT !
Sur tes pentes, l'on peut skier,
Et tes sommets escalader...
Camper au bord de la rivière
Ou se mirer dans la TRUYERE !
Ta cathédrale a deux clochers !
Le pape URBAIN V peut saluer,
Sur la place qui porte son nom,
Les visiteurs de toute nation !
Tes châteaux forts et tes églises,
Tes croix de pierre, narguent la bise ;
Tes croix de fer, sur les chemins,
Montrent SAINT-JACQUES aux pèlerins !
A CHATEAUNEUF quand DU GUESCLIN
Mourait par un triste destin,
A-t-on prié la VIERGE NOIRE ?
Ne le raconte pas l'histoire !
De MARVEJOLS, le duc de JOYEUSE,
Fît une ville malheureuse,
Lorsque qu'HENRY IV régnera,
Grâce à lui, l'on reconstruira !
Sa statue, auprès de la voûte,
Surveille-t-elle l'autoroute
Qui de nos jours fait parler d'elle
Et de l'antique citadelle ?
La Bible du Chanoine OSTY
Dit bien haut que notre pays
N'est pas que ciel bleu et air pur,
Mais intelligence, pour sûr !
De grands évêques t'ont servie,
Des missionnaires, hors patrie,
Ont porté la foi à leurs frères...
D'autres ayant dû quitter leurs terres,
Y reviennent à la belle saison,
Comme l'on rentre à la maison...
Rendent visite aux cimetières,
Portant des fleurs, faisant prières !
Le journal qui te dit "Nouvelle"
A ton esprit reste fidèle ;
Il relie villes et chaumières,
Même au delà de nos frontières !
Il y aurait tant de choses à dire...
Tant de poèmes à écrire,
Sur le passé, sur le présent,
Car nous voyons à tout moment,
Hommes et femmes, de leurs mains,
Préparant de beaux lendemains,
Pour toute communication,
Routes, sports, sciences, éducation !
Chansons, cabrette et farandole,
Nous mènent dans une ronde folle,
Pour faire le tour de la planète,
Louant "LA LOZERE" à tue-tête...
Entraînant tous les auvergnats,
Jusqu'aux présidents et aux forçats...
Que tombent les murs de la prison,
Et qu'il y pousse fleurs et gazon !
Toi, le loup, dans le GEVAUDAN,
Ne sois que souvenir d'antan...
A SAINTE LUCIE, bien logé,
Vis heureux, tu es protégé !
Chère LOZERE, voilà l'hommage
de mon coeur... Il me paraît sage !
Reste pour nous tous la bien-aimée,
Terre bénie... Où je suis née !
__________________


À SUIVRE...


Laugierandre
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Posté à 19h36 le 04 Mar 21


LE PAYS CÉVENOL VU PAR LES POÈTES (3)

Compilation

Alphonse DAUDET naît à Nîmes le 13 mai 1840, dans une famille catholique et légitimiste. Son père Vincent DAUDET est tisserand et négociant en soieries, dont les ancêtres sont originaires des Cévennes et sa mère Adeline est la fille d’Antoine REYNAUD, un riche négociant en soie ardéchois. Il passe la majeure partie de son enfance à Bezouce, un petit village situé dans le Gard.

Après avoir suivi les cours de l'institution Canivet à Nîmes, il entre en sixième au lycée Ampère de Lyon où sa famille s'installe en 1849 lorsque son père doit fermer sa fabrique. Alphonse doit renoncer à passer son baccalauréat après la ruine de son père en 1855. Il devient maître d'étude au collège d'Alès. Cette expérience pénible lui inspirera son premier roman, "Le Petit Chose" (1868), dans lequel se trouvent mêlés des faits réels et inventés, comme la mort de son frère.

Après avoir voyagé en Provence, DAUDET, en collaboration avec Paul ARÈNE décrit comme son nègre, débute l'écriture des premiers textes qui feront partie des "Lettres de mon moulin". Il obtient, par le directeur du journal "L'Événement", l'autorisation de les publier comme feuilleton pendant tout l'été de l'année 1866, sous le titre de "Chroniques provençales".

DAUDET subit les premières atteintes d'une maladie incurable de la moelle épinière, le tabes dorsalis, une complication neurologique de la syphilis. Il continue cependant de publier jusqu'en 1895. Il décède le 16 décembre 1897 au 41 rue de l'Université à Paris, à l'âge de 57 ans. Il est inhumé au cimetière du Père-Lachaise à Paris.


Alphonse DAUDET

TROIS JOURS DE VENDANGES

Je l’ai rencontrée un jour de vendange,
La jupe troussée et le pied mignon ;
Point de guimpe jaune et point de chignon :
L’air d’une bacchante et les yeux d’un ange.
Suspendue au bras d’un doux compagnon,
Je l’ai rencontrée aux champs d’Avignon,
Un jour de vendange.

Je l’ai rencontrée un jour de vendange.
La plaine était morne et le ciel brûlant ;
Elle marchait seule et d’un pas tremblant,
Son regard brillait d’une flamme étrange.
Je frisonne encore en me rappelant
Comme je te vis, cher fantôme blanc,
Un jour de vendange.

Je l’ai rencontrée un jour de vendange,
Et j’en rêve encore presque tous les jours.
Le cercueil était couvert en velours,
Le drap noir avait une double frange.
Les sœurs d’Avignon pleuraient tout autour…
La vigne avait trop de raisins ; l’amour
A fait la vendange.
__________________

Alphonse DAUDET

À CLAIRETTE

Croyez-moi, mignonne, avec l’amourette
Que nous gaspillons à deux, chaque jour
(Ne vous moquez pas trop de moi, Clairette),
On pourrait encore faire un peu d’amour.

On fait de l’amour avec l’amourette.
Qui sait ? connaissons un peu mieux nos cœurs.
Qui sait ? cherchons bien…pardon, je m’arrête;
Vous avez la bouche et l’œil trop moqueurs
(Ne vous moquez pas trop de moi, Clairette):
Qui sait ? connaissons un peu mieux nos cœurs.
Voyons, si j’avais dans quelque retraite
Le nid que je rêve et que j’ai cherché,
(Ne vous moquez pas trop de moi, Clairette),
On aime bien mieux quand on est caché.
Si j’avais un nid dans quelque retraite !
Un nid ! des vallons bien creux, bien perdus.
Plus de falbalas, plus de cigarette;
Champagne et mâcon seraient défendus,
(Ne vous moquez pas trop de moi, Clairette)…
Un nid, des vallons bien creux, bien perdus.
Quel bonheur de vivre en anachorète,
Des fleurs et vos yeux pour tout horizon,
(Ne vous moquez pas trop de moi, Clairette) !
Par le dieu Plutus, j’ai quelque raison
Pour désirer vivre en anachorète.
Eh bien ! cher amour, la nature est prête,
Le nid vous attend… Comment ! vous riez ?
(Ne vous moquez pas trop de moi, Clairette),
C’était pour savoir ce que vous diriez.
__________________


Didier BONNAL

"L'art ne fait que des vers, le coeur seul est poète", écrivait André CHÉNIER. Cela se vérifie sur toutes les pages de la poésie douce et reposante de Didier BONNAL, dictée par les élans de son cœur.

Le brin de nostalgie que le poète porte en lui fait partie de sa nourriture quotidienne. Ici tout est Amour : celui que l'on véhicule en soi, et que l'on veut dispenser généreusement à son entourage, dira de lui Léon BOURRIER, poète et Lyre d'Or 1990.

Il n'est nul besoin de présenter plus avant le poète Didier BONNAL, découvrons l'un de ses secrets de troubadour.


Didier BONNAL

MA LOZÈRE

Qu'elle est belle ma Lozère
Quand elle s'endort pour l'hiver
Qu'elle est belle ma Lozère
Quand elle renaît pour l'été


La Margeride vous accueille
Avec ses ruisseaux de pêcheurs
Avec dans l'ombre de ses feuilles
Un feu de bois brûlant la peur

La vérité de la récolte
Sous le mois royal de juillet
Déloge toutes les révoltes
Puis fait face aux jeunes mariés

Qu'elle est belle ma Lozère
Quand elle s'endort pour l'hiver
Qu'elle est belle ma Lozère
Quand elle renaît pour l'été

Sur les Monts d'Aubrac on rencontre
Quelques vaches et quelques taureaux
Un cantalès dans la pénombre
Prépare un bon aligot

Sur des sentiers de promenade
Longeant les lacs et les forêts
On se retrouve par mégarde
Au fond d'un village isolé

Qu'elle est belle ma Lozère
Quand elle s'endort pour l'hiver
Qu'elle est belle ma Lozère
Quand elle renaît pour l'été

Puis quand les Causses vous invitent
A goûter leur fromage fort
Vous devenez un peu trop vite
L'intime image de leur sort

Les chardons se mettent en fête
Autour des brebis, dans les blés
Un berger entame la sieste
Où le soleil s'est affalé

Qu'elle est belle ma Lozère
Quand elle s'endort pour l'hiver
Qu'elle est belle ma Lozère
Quand elle renaît pour l'été

On parle beaucoup des Cévennes
Avec Chabrol et Stevenson
Un Parc National sur les veines
Mais connaît-on leurs vraies chansons ?

Il faut marcher dans leur courage
Pour expédier une photo
Aux futurs visiteurs sauvages
Qui confondraient avec Rio

Qu'elle est belle ma Lozère
Quand elle s'endort pour l'hiver
Qu'elle est belle ma Lozère
Quand elle renaît pour l'été.
__________________


Jean REBOUL, né le 23 janvier 1796 à Nîmes et mort le 28 mai 1864 dans la même ville, est un poète et homme politique français.
Fils d’un serrurier originaire du Bas-Vivarais et de Gabrielle THIBAUT, il est placé en pensionnat jusqu'à l'âge de treize ans, puis entre comme clerc chez un avoué. Mais, à la mort de son père, il est contraint de devenir, à quinze ans, boulanger, profession qu'il exercera toute sa vie.

En 1815, après le débarquement de NAPOLÉON au Golfe Juan, il s'engage dans les volontaires royaux.

Jean REBOUL commence d'écrire en 1820 avec une pièce intitulée Le Duel, puis avec une cantate sur la guerre d'Espagne en 1824. En 1828, il est l'auteur du célèbre "L’Ange et l’enfant", poème paru dans "La Quotidienne" et qui lui assure la renommée. Parmi ses autres poésies, "Le Dernier Jour" fut de celles qui lui assurèrent une place honorable parmi les poètes français. CHATEAUBRIAND passa quelques heures à Nîmes et lui rendit visite en le félicitant pour ses travaux. LAMARTINE, Alexandre DUMAS et d'autres célébrités de l’époque comme ANDERSEN vinrent aussi lui rendre visite.

Membre de "l'Académie du Gard", il en est le président en 1835. Ce n'est qu'en 1836 qu'il publie ses "Poésies", qu'il dédie à LAMARTINE.
Dans les années 1850, il fait connaissance avec le jeune Antoine BIGOT. Il devient également un proche ami de Gaston de FLOTTE.



Jean REBOUL

La vieille ville d’Aigues-Mortes
La ville du Roi Saint Louis
Énorme étendue entre ses portes
Rêve aux grands environs.
Elle dort mais comme un vieux garde
De son œil rouge grand ouvert
La Tour de Constance regarde
Regarde la plaine et la mer.

De la campagne, de la plage
S’élèvent mille bruits confus
Mais la Tour, géant d’un autre âge
La Tour sombre ne parle plus.
Seulement par les nuits voilées
Le pécheur entend des sanglots,
Et des voix qui chantent mêlées,
Au lointain murmure des flots.

Qui vécut là, des prisonnières
Qui mettaient Dieu devant le Roi
Là, jadis des femmes, des mères
Moururent pour garder la foi.
Leur seul crime était d’être allées
La nuit par un sentier couvert
Fondre leurs voix aux assemblées
Qui priaient Dieu dans le désert.

Mais les dragons, ô temps infâmes
ô lions changés en renards
Les dragons veillaient sus, aux femmes
Braves soldats, sus aux vieillards.
Bientôt d’un peuple dans défense,
Les sabres nus avaient raison
Les Huguenots à la potence
Les Huguenotes en prison.

A jamais ses murailles grises
Me rediront ce qu’ont souffert
Ces paysannes, ces marquises
Ces nobles filles du désert.
Mais dans leur foi, puisant un baume
D’une voix tremblante de pleurs
Ensemble elles chantaient un psaume,
Les cœurs brisés sont les grands cœurs.

Les ans passèrent sur la Tour sombre
Et la porte ne s’ouvrait pas
Les unes veillaient dans l’ombre
D’autres sortaient par leur trépas.
Mais jamais aucune à son maître
De le trahir ne fit l’affront
Huguenotes, il les fit
Huguenotes, elles mourront.
Ah que devant cette ruine
Un autre passe insouciant
Mon cœur bondit dans ma poitrine
Tour de Constance en te voyant.
ô sépulcre où ces âmes fortes
Aux ténèbres ont résisté
ô Tour des pauvres femmes mortes
Pour le Christ et la liberté.
_________________


D'autres excellents poètes, plus proches de nous, ont laissé des œuvres très attachantes sur le pays Cévenol. Ci-dessous, quelques unes de leurs compositions.

Eric VOLAT

MONT LOZÈRE

Suivant les traces marquées de vieux rimailleurs,
J’ai parcouru à pied, les chemins du Lozère.
Toujours je reviens ; si mes vers riment ailleurs.
Ressent comme moi, l’ami ; si tu l’oses, erre !

Sous la neige immaculée de secrets hivers,
Découvre, des gens, les mystères isiaques.
Peut-être saisiras-tu, de cet univers,
L’enivrant parfum, ondes paradisiaques ?

Ciselé dans la pierre par Marie DURAND,
Ici, raisonne encore l’appel hérétique.
Ce cri abscons est : "Résister" ta vie durant.

Cette laconique flânerie poétique,
Au mitan des effluves marquées du genêt,
Agace ma plume trouvère, et le jeu naît.
__________________


Jean SULMON

CHEZ NOUS

Il est un lieu que je révère,
car nous nous y sentons chez nous.
Un lieu que même l’on vénère,
quand j’en parle ma voix se noue.

Un village où l’on parle aux chiens,
Et à toute bête fervente.
Où toute âme trouve les siens,
où la Nature est accueillante.

Un village où on parle au schiste,
au chêne vert ou au figuier,
où l’on sent bien que l’on existe,
dans la garrigue, les halliers.

Un village enfin où, aux hommes,
on peut tenir le vrai langage
de la fraternité, tout comme
on parle dans les foyers sages.

Calmes sous les vielles façades
Au soleil ou dans l’ombre quiète.
mais l’on y est point rétrograde :
On est branché sur Internet !

Vous avez deviné, je gage,
où l’on est si bien entre nous
Eh! oui, c’est là, notre village
C’est notre patrie, c’est chez nous !
__________________


Gaston LIGNY

QUATRE SAISONS EN CÉVENNES

Quand les châtaignes tombent au pays camisard
Les clochers de tourmente pleurent au vent des Cévennes.
L’automne est en avance et le ciel se déchaine
Et ça tourne au déluge près de Saint Jean du Gard.
Ici c’est l’éclaircie. Je viens de voir planer
L’âme d’un parpaillot qui est mort aux galères.
Elle plane comme l’épervier qui cherche ses repaires
Croyez-vous que des âmes reviennent sur leur passé ?

Quand le givre dessine aux vitres des bistrots
Des trois mâts qui se penchent et des rires d’enfants,
Quelque part en Cévennes la rue des Blancs manteaux
Est déserte et la lune peint ses toits vif-argent.
L’hiver est long parfois l’hiver est long parfois
Et s’il manque à la fin un joueur de manille
C’est que le temps s’acharne à gagner la partie
Adieu Pierre le normand qui buvait du calva.

C’est le printemps genêt c’est le printemps jonquille
Le printemps giroflée le printemps girofla.
On reparle de Pierre le joueur de manille
Que le temps passe vite ça fait deux ans déjà.
Elle et lui ne font qu’un c’est le vent qui les mène
Les mène dans ce Routard pour le menu du jour.
La cantine sent bon elle sent la marjolaine
Elle sent le pélardon et le bonheur du jour.

Quelque part en Cévennes cette ânesse a bon dos
Pour les coups de sabot elle n’est pas la dernière
Elle trimbale le barda d’une famille entière.
Qui descend dans le Sud pour sa première rando.
Votre ânesse j’entends s’appelle Modestine
C’est un prénom connu elle marche d’un bon pas.
L’été qui se promène de colline en colline
Vient de prendre le frais au pied d’un acacia
__________________


À SUIVRE...

Prochaine région : LA PICARDIE.


Ottomar
Membre
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Posté à 16h52 le 05 Mar 21

Un beau voyage qui commence bien, merci pour toutes ces découvertes... Salut


Laugierandre
Membre
Messages : 1929


Posté à 17h31 le 05 Mar 21


Bonsoir OTTOMAR,

J'ai pensé que l'idée était assez originale, et que ce petit tour de France de nos poètes régionaux sera de nature à intéresser quelques membres du forum.

Une façon de rendre hommage à la fois à nos prédécesseurs et à leurs œuvres ainsi qu'au sol de nos racines.

MERCI pour ton intérêt de lecture, et passe un très agréable week-end.

Bien chaleureuse Amitié de plume.

ANDRÉ


Laugierandre
Membre
Messages : 1929


Posté à 17h43 le 05 Mar 21


LA PICARDIE VUE PAR LES POÈTES

(COMPILATION)


S'étendant sur un territoire linguistique large comptant pas moins de cinq départements français (Aisne, Nord, Oise, Pas-de-Calais et Somme) mais aussi tout le Hainaut belge, la langue picarde dispose d'une très ancienne tradition littéraire qui fait d'elle l'une des variétés d'Oïl les plus richement dotées en œuvres poétiques, théâtrales, ou encore en chansons et en dictionnaires.

La Picardie inspira de nombreux écrivains. On pense évidemment à ZOLA. Mais au delà, la baie de Somme est restée un symbole des romans de COLETTE.

Parmi les écrivains et poètes français les plus illustres, figurent aussi des Picards. L'Aisne a vu naître Jean DE LA FONTAINE, Jean RACINE, Alexandre DUMAS, Paul CLAUDEL et le Marquis de CONDORCET, entre autres. L'Oise a accueilli Jean-Jacques ROUSSEAU, et la SOMME n'est pas en reste avec Jules VERNE (auteur de nombreux poèmes), certes né à Nantes, mais qui passa la plus grande partie de sa vie à Amiens.

Léon DUVAUCHEL

Au moment de sa mort, Léon DUVAUCHEL préparait la sortie d’un recueil de poèmes, "Poèmes de Picardie", fruit de son travail de plusieurs années. La mort, malheureusement ne lui laissa pas le temps de terminer ce qu’il avait entrepris.

Sa fille, Jeanne, qui s’attacha à rassembler l’œuvre de son père fera publier en 1905 tous ses poèmes dans un seul volume dans lequel seront repris les "Poèmes de Picardie".

Les Poèmes de Picardie se divisent en deux parties : Vers les Aïeux et Les Faines. La première partie se rapporte presque exclusivement à la ville et aux environs d’Amiens, aux paysages et aux mœurs du département de la Somme que le poète a retracé avec la lucidité, la sincérité, l’honnêteté artistique qui le caractérisent. Il met en scène nos paysans avec leurs habitudes actuelles et quelquefois aussi avec antiques coutumes de nos villages :

Comme on cherche un ancien costume
Plié dans le bahut fermé
Remuant du passé, j’exhume
Quelque usage autrefois aimé.

DUVAUCHEL avait pénétré à fond l’âme picarde, il se l’était assimilée et, à chaque vers, on retrouve un écho ou un souvenir des longues causeries qu’il aimait avoir avec les tourbiers, les huttiers, les hortillons, les cultivateurs et les bergers :

La couleur d’un rude langage
(Vieux français que nous dédaignons !)
Je m’en imprègne et la dégage
Des phrases de mes compagnons.

Il fut l'ami de Théophile Gautier et de Pierre Loti et appartenait à l’école dite naturaliste.



Léon DUVAUCHEL

LE MÉDAILLON

Dans les beaux médaillons brodés de perles fines
Et de longs entrelacs de chiffres en rubis,
Purs symboles de jougs joyeusement subis,
L'Amour a renferme ses reliques divines
Qui donnent aux croyants des délires subits.

Dans l'ivoire on l'écaille on voit la miniature
Que l'art semble parer d'un immuable attrait;
Ici quelque fleurette encadrée en secret;
Là quelques fins cheveux contant une aventure
Et sur lesquels chacun mit un baiser discret.

Cependant, ces bijoux — camée ou mosaïque,
Ou métal enrichi par l'habile émailleur —
N'acquièrent pour l'aimé de réelle valeur
Que par leur contenu, cadeau non prosaïque
Qu'ils gardent à lui seul : portrait, cheveux ou fleur.
Ainsi je vais, cachant, en- amoureux novice,
Le doux porte-bonheur qui partout m'a suivi,
Le simple médaillon dans lequel à l'envi
Mon esprit et mon cœur, sans nul grand artifice,
Ont fixé les plaisirs passés qui m'ont ravi.

Pour toi seule, fervent d'un culte qui commande
De chanter la jeunesse et ses transports divers,
J'écarte le couvercle aux tendres émaux verts :
Sous le léger cristal, taillé comme une amande,
Tu verras ta pensée enchâssée en mes vers.
__________________

Léon DUVAUCHEL

AU MOIS DE MAI

Au mois de mai, j'irai gaiment m'asseoir
Devant mon œuvre, à l'heure matinale,
De lilas blancs mouillés des pleurs du soir,
Ayant paré ma muse virginale.

Au mois de mai, loin du monde moqueur,
En réveillant mes ardeurs de poète,
Je veux cueillir, harmonieux vainqueur,
Le fruit doré qui mûrit dans ma tête.

Au mois de mai, mignonne, tu viendras
Entendre au bois fauvettes et mésanges ;
La passion, nous berçant dans ses bras,
Nous portera vers le pays des anges.
Au mois de mai, de tous nos entretiens
Naîtra pour toi plus d'un joli poème :
Jeunes espoirs et souvenirs anciens.
Je leur coudrai des rimes en « Je t'aime ».

Au mois de mai, par autant de baisers,
Nous compterons le nombre des étoiles;
Et vers la fin des jours tièdes, rosés,
Mes yeux pourront voir ta beauté sans voiles.

Au mois de mai, le charmant, le doux mai,
Nous reprendrons la route coutumière
Pour récolter ce bouquet parfumé :
L'ardeur au cœur, les fleurs à la chaumière.
_________________

Léon DUVAUCHEL

AMOUR

Chère, tu ne seras pas sourde à ma prière,
Toi qui gardes pour moi tous ces dons précieux :
L'amour et le repos que je demande aux deux.
Tu m'en accorderas la grâce tout entière.

Car ton âme est l'amphore aux parfums généreux,
Aux baumes, aux encens ignorés de la terre.
Ta beauté calme et douce a compris le mystère
Dont se couronnera l'avenir bienheureux.

Déjà sous nos regards un océan de joie,
Éternel, d'un azur sans bornes, se déploie,
Où le vent des soupirs n'aura jamais soufflé.

La route, maintenant, n'est plus inaccessible,
Et notre passion elle-même est la clé
D'un asile où la vie est discrète et paisible.
_________________


Né à Paris le 22 mai 1808, Gérard de NERVAL, de son vrai nom Gérard LABRUNIE, est un écrivain et un poète français, et mort le 26 janvier 1855 (à 46 ans).

Figure majeure du romantisme français, il est essentiellement connu pour ses poèmes et ses nouvelles, notamment son ouvrage Les "Filles du feu", recueil de nouvelles (la plus célèbre étant Sylvie) et de sonnets (Les Chimères) publié en 1854. Il ne connut jamais sa mère, morte en Allemagne deux ans après sa naissance. Élevé par son oncle maternel, il passa son enfance à Mortefontaine, département de l'Oise, en région Nord-Pas-de-Calais-Picardie dont les paysages servirent d'ailleurs de cadre - à la fois réaliste, folklorique et idéalisé - à la plupart de ses récits de fiction.
Gérard de NERVAL

DANS LES BOIS

Au printemps l'oiseau naît et chante :
N'avez-vous pas ouï sa voix ?...
Elle est pure, simple et touchante,
La voix de l'oiseau - dans les bois !

L'été, l'oiseau cherche l'oiselle ;
Il aime - et n'aime qu'une fois !
Qu'il est doux, paisible et fidèle,
Le nid de l'oiseau - dans les bois !

Puis quand vient l'automne brumeuse,
il se tait... avant les temps froids.
Hélas ! qu'elle doit être heureuse
La mort de l'oiseau - dans les bois !
__________________

Gérard de NERVAL

LE COUCHER DE SOLEIL

Quand le Soleil du soir parcourt les Tuileries
Et jette l'incendie aux vitres du château,
Je suis la Grande Allée et ses deux pièces d'eau
Tout plongé dans mes rêveries !

Et de là, mes amis, c'est un coup d’œil fort beau
De voir, lorsqu'à l'entour la nuit répand son voile,
Le coucher du soleil, - riche et mouvant tableau,
Encadré dans l'arc de l’Étoile !
__________________


À SUIVRE...


Laugierandre
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Posté à 11h29 le 06 Mar 21


LA PICARDIE VUE PAR LES POÈTES (2)

(COMPILATION)

Gérard de NERVAL

LE TEMPS

ODE

I

Le Temps ne surprend pas le sage ;
Mais du Temps le sage se rit,
Car lui seul en connaît l'usage ;
Des plaisirs que Dieu nous offrit,
Il sait embellir l'existence ;
Il sait sourire à l'espérance,
Quand l'espérance lui sourit.

II

Le bonheur n'est pas dans la gloire,
Dans les fers dorés d'une cour,
Dans les transports de la victoire,
Mais dans la lyre et dans l'amour.
Choisissons une jeune amante,
Un luth qui lui plaise et l'enchante ;
Aimons et chantons tour à tour !

III

" Illusions ! vaines images ! "
Nous dirons les tristes leçons
De ces mortels prétendus sages
Sur qui l'âge étend ses glaçons ; "
" Le bonheur n'est point sur la terre,
Votre amour n'est qu'une chimère,
Votre lyre n'a que des sons ! "

IV

Ah ! préférons cette chimère
A leur froide moralité ;
Fuyons leur voix triste et sévère ;
Si le mal est réalité,
Et si le bonheur est un songe,
Fixons les yeux sur le mensonge,
Pour ne pas voir la vérité.

V

Aimons au printemps de la vie,
Afin que d'un noir repentir
L'automne ne soit point suivie ;
Ne cherchons pas dans l'avenir
Le bonheur que Dieu nous dispense ;
Quand nous n'aurons plus l'espérance,
Nous garderons le souvenir.

VI

Jouissons de ce temps rapide
Qui laisse après lui des remords,
Si l'amour, dont l'ardeur nous guide,
N'a d'aussi rapides transports :
Profitons de l'adolescence,
Car la coupe de l'existence
Ne pétille que sur ses bords !
__________________


Vincent VOITURE, né le 23 février 1597 à Amiens et mort le 27 mai 1648 (à 51 ans) à Paris, était un poète et prosateur français. Fils d’un marchand de vins en gros, ce dont on le railla souvent, il occupa diverses charges à la cour. Dans sa jeunesse, il signa sous le pseudo de VOYCTURE deux pièces, l’une latine, l’autre française, et sous VOICTEUR une pièce de vers sur la mort d’HENRI IV, qu’il récita, en 1610, comme écolier du collège de Calvi. Envoyé en Espagne par le duc d’Orléans, frère du Roi, il fut fort estimé à Madrid, et ce fut là qu’il fit ses vers espagnols, que tout le monde croyait être de Lope de VEGA, tant la diction en était pure. Il fit des poésies latines, françaises, espagnoles, italiennes, et a laissé des Lettres. "C’est lui, au reste, dira PELLISSON, qui renouvela en notre siècle les rondeaux, dont l’usage était comme perdu depuis le temps de Marot."
Vincent VOITURE

BELLES FLEURS

Belles fleurs, dont je vois ces jardins embellis,
Chastes Nymphes, l'Amour et le soin de l'Aurore,
Innocentes beautés que le Soleil adore,
Dont l'éclat rend la Terre et les Cieux embellis.

Allez rendre l'hommage au beau teint de Philis,
Nommez-la votre Reine, et confessez encore,
Qu'elle est plus éclatante et plus belle que Flore,
Lors qu'elle a plus d'œillets, de roses, et de lis.

Quittez donc sans regret ces lieux et vos racines,
Pour voir une beauté, dont les grâces divines,
Blessent les cœurs des Dieux d'inévitables coups ;

Et ne vous fâchez point si vous mourez pour elle,
Aussi-bien la cruelle
Fera bientôt mourir tout le monde après vous.
__________________

Vincent VOITURE

SOUS UN HABIT DE FLEURS

Sous un habit de fleurs, la Nymphe que j'adore,
L'autre soir apparut si brillante en ces lieux,
Qu'à l'éclat de son teint et celui de ses yeux,
Tout le monde la prit pour la naissante Aurore.

La Terre, en la voyant, fit mille fleurs éclore,
L'air fut partout rempli de chants mélodieux,
Et les feux de la nuit pâlirent dans les Cieux,
Et crurent que le jour recommençait encore.

Le Soleil qui tombait dans le sein de Thétis,
Rallumant tout à coup ses rayons amortis,
Fit tourner ses chevaux pour aller après elle.

Et l'Empire des flots ne l'eût su retenir ;
Mais la regardant mieux, et la voyant si belle,
Il se cacha sous l'onde et n'osa revenir.
__________________

Vincent VOITURE

DEDANS CES PRÉS

Dedans ces prés herbus et spacieux,
Où mille fleurs semblent sourire aux Cieux,
Je viens blessé d'une atteinte mortelle
Pour soulager le mal qui me martèle,
Et divertir mon esprit par mes yeux.

Mais contre moi mon cœur séditieux
Me donne plus de pensers soucieux
Que l'on ne voit de brins d'herbe nouvelle
Dedans ces prés.

De ces tapis le pourpre précieux,
De ces ruisseaux le bruit délicieux,
De ces vallons la grâce naturelle,
Blesse mes sens, me gêne et me bourrelle,
Ne voyant pas ce que j'aime le mieux
Dedans ces prés.
__________________


Charles-Hubert MILLEVOYE est un poète français né à Abbeville (Somme) le 24 décembre 1782 et mort à Paris le 26 août 1816. MILLEVOYE avait de la sensibilité ; il aimait la nature, se plaisait à exprimer les émotions simples, à composer des tableaux touchants. Les cordes mélancoliques de l’âme humaine ont été touchées depuis par des mains plus puissantes ; cependant, quelques-unes de ses pièces méritent de rester. "La Chute des feuilles" serait un petit chef-d’œuvre sans ce fatal oracle d’Epidaure invoqué bien mal à propos. MILLEVOYE a déparé d’oripeaux mythologiques ses meilleures inspirations. Ce poète, si tendre et qui apparaît, dans ses vers, si détaché des choses d’ici-bas, ne dédaignait pas non plus assez les encouragements officiels. Son Passage du Saint-Bernard et un poème sur la Bataille d’Austerlitz lui valurent une pension et d’assez riches cadeaux.

MILLEVOYE, qui possédait par lui-même quelque aisance, aimait la vie élégante et même un peu fastueuse. Jean-Baptiste SANSON de PONGERVILLE dit qu’il se hâtait de convertir en chevaux de luxe, en voitures, en ameublements somptueux, les effets de la munificence impériale. Sa santé chancelante s’épuisait dans le tourbillon du monde et dans les émotions qu’il demandait à des amours de contrebande. Au milieu de la société brillante où il vivait, il rencontra un attachement sérieux ; mais la main de celle qui en était l’objet lui fut refusée, le père déclarant qu’il "aimait mieux voir sa fille morte que femme d’un homme de lettres." La jeune fille mourut de langueur et MILLEVOYE, en proie à la plus sombre tristesse, alla se confiner à Ville-d'AVRAY où il composa, sous les titres de "Huitaines et Dizaines", deux recueils d’élégies.
Charles-Hubert MILLEVOYE

LA CHUTE DES FEUILLES

De la dépouille de nos bois
L'automne avait jonché la terre ;
Le bocage était sans mystère,
Le rossignol était sans voix.
Triste, et mourant à son aurore,
Un jeune malade, à pas lents,
Parcourait une fois encore
Le bois cher à ses premiers ans :
" Bois que j'aime ! adieu... je succombe.
Ton deuil m'avertit de mon sort ;
Et dans chaque feuille qui tombe
Je vois un présage de mort.
Fatal oracle d'Epidaure,
Tu m'as dit : " Les feuilles des bois
"A tes yeux jauniront encore ;
"Mais c'est pour la dernière fois.
"L'éternel cyprès se balance ;
"Déjà sur ta tête en silence
"Il incline ses longs rameaux :
"Ta jeunesse sera flétrie
"Avant l'herbe de la prairie,
"Avant le pampre des coteaux. "
Et je meurs ! De leur froide haleine
M'ont touché les sombres autans ;
Et j'ai vu, comme une ombre vaine,
S'évanouir mon beau printemps.
Tombe, tombe, feuille éphémère !
Couvre, hélas ! ce triste chemin ;
Cache au désespoir de ma mère
La place où je serai demain.
Mais si mon amante voilée
Au détour de la sombre allée
Venait pleurer quand le jour fuit,
Éveille par un léger bruit
Mon ombre un instant consolée. "
Il dit, s'éloigne... et, sans retour...
La dernière feuille qui tombe
A signalé son dernier jour.
Sous le chêne on creusa sa tombe...
Mais son aimante ne vint pas
Visiter la pierre isolée ;
Et le pâtre de la vallée
Troubla seul du bruit de ses pas
Le silence du mausolée.
__________________

Charles-Hubert MILLEVOYE

LES J’AI VU

J'ai vu cette brillante fête,
Fête des grâces, des amours,
Que trois mois d'avance on apprête,
Et dont on s'occupe trois jours.
J'ai vu la beauté sous les armes,
Rassemblant tous ses traits vainqueurs,
Doubler le pouvoir de ses charmes
Pour venir assiéger les cœurs.
J'ai vu la toilette nouvelle,
Et, d'honneur, j'en suis enchanté
Ces dames mettant tant de zèle
À retracer l'antiquité,
Qu'on les verra, si cela dure,
Quittant l'habit grec ou romain,
Reprendre la simple parure
De la mère du genre humain.
J'ai vu tour à tour d'autres belles,
Se livrant à des goûts nouveaux,
Oser, amazones nouvelles,
Caracoler sur des chevaux...
Comme tomber n'est pas descendre,
Belles, prenez garde aux faux pas :
Vous risquez... Vous devez m'entendre,
Et Boufflers a su vous apprendre
Ce qu'il arrive en pareil cas.
J'ai vu la tournure grossière
Des parvenus en chars brillants :
Ces messieurs se tiennent dedans
De l'air dont on se tient derrière.
J'ai vu l'intrigant Dorival,
Qui faisait aujourd'hui figure,
Et demain vendra le cheval
Afin de payer la voiture.
J'ai vu 'campos ubi Troja...'
J'ai vu les ruines célèbres
Du temple où jadis ce jour-là
Les nonnettes chantaient ténèbres
Avec les filles d'Opéra.
J'ai vu la foule confondue
Revenir, au déclin du jour,
Par la longue et sombre avenue
De ce bois planté par l'amour,
Où, dit-on, à l'hymen son frère
Le fripon joua plus d'un tour ;
Bois charmant où le doux mystère
Établit avec lui sa cour.
J'ai vu l'amant et son amie,
Dans leurs yeux portant le bonheur ;
Je les ai vus d'un œil d'envie,
Et me suis dit au fond du cœur :
Ah ! dans ce bois, aimable Laure,
Que ne puis-je avec toi rêver !
Je ne voudrais m'y retrouver
Qu'afin de m'y reperdre encore.
__________________

À SUIVRE...


Laugierandre
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Posté à 11h53 le 06 Mar 21


LA PICARDIE VUE PAR LES POÈTES (3)

(COMPILATION)


Jean de La FONTAINE (né le 8 juillet 1621 à Château-Thierry, dans le département de l'Aisne, en région administrative de Nord-Pas-de-Calais-Picardie, et mort le 13 avril 1695 à Paris) est un poète français de grande renommée, principalement pour ses Fables et dans une moindre mesure ses contes licencieux. On lui doit également des poèmes divers, des pièces de théâtre et des livrets d'opéra qui confirment son ambition de moraliste.

Proche de Nicolas FOUQUET, Jean de La Fontaine reste à l'écart de la cour royale mais fréquente les salons comme celui de Madame de La SABLIÈRE et malgré des oppositions, il est reçu à "l'Académie française" en 1684. Mêlé aux débats de l'époque, il se range dans le parti des Anciens dans la fameuse "Querelle des Anciens et des Modernes".

C'est en effet en s'inspirant des fabulistes de l'Antiquité gréco-latine et en particulier d'ÉSOPE, qu'il écrit les Fables qui font sa renommée. Le premier recueil qui correspond aux livres I à VI des éditions actuelles est publié en 1668, le deuxième (livres VII à XI) en 1678, et le dernier (livre XII actuel) est daté de 1694. Le brillant maniement des vers et la visée morale des textes, parfois plus complexes qu'il n'y paraît à la première lecture, ont déterminé le succès de cette œuvre à part et les Fables de La FONTAINE sont toujours considérées comme un des plus grands chefs-d’œuvre de la littérature française. Le fabuliste a éclipsé le conteur d'autant que le souci moralisant a mis dans l’ombre les contes licencieux publiés entre 1665 et 1674.



Jean de LA FONTAINE

POUR MONSEIGNEUR LE DUC DE MAINE

Jupiter eut un fils, qui, se sentant du lieu
Dont il tirait son origine,
Avait l'âme toute divine.
L'enfance n'aime rien : celle du jeune Dieu
Faisait sa principale affaire
Des doux soins d'aimer et de plaire.
En lui l'amour et la raison
Devancèrent le temps, dont les ailes légères
N'amènent que trop tôt, hélas ! chaque saison.
Flore aux regards riants, aux charmantes manières,
Toucha d'abord le cœur du jeune Olympien.
Ce que la passion peut inspirer d'adresse,
Sentiments délicats et remplis de tendresse,
Pleurs, soupirs, tout en fut : bref, il n'oublia rien.
Le fils de Jupiter devait par sa naissance
Avoir un autre esprit, et d'autres dons des Cieux,
Que les enfants des autres Dieux.
Il semblait qu'il n'agît que par réminiscence,
Et qu'il eût autrefois fait le métier d'amant,
Tant il le fit parfaitement.
Jupiter cependant voulut le faire instruire.
Il assembla les Dieux, et dit : J'ai su conduire
Seul et sans. compagnon jusqu'ici l'Univers,
Mais il est des emplois divers
Qu'aux nouveaux Dieux je distribue.
Sur cet enfant chéri j'ai donc jeté la vue :
C'est mon sang ; tout est plein déjà de ses Autels.
Afin de mériter le sang des immortels,
Il faut qu'il sache tout. Le maître du Tonnerre
Eut à peine achevé, que chacun applaudit.
Pour savoir tout, l'enfant n'avait que trop d'esprit.
Je veux, dit le Dieu de la guerre,
Lui montrer moi-même cet art
Par qui maints héros ont eu part
Aux honneurs de l'Olympe et grossi cet empire.
- Je serai son maître de lyre,
Dit le blond et docte Apollon.
- Et moi, reprit Hercule à la peau de Lion,
Son maître à surmonter les vices,
A dompter les transports, monstres empoisonneurs,
Comme Hydres renaissants sans cesse dans les cœurs :
Ennemi des molles délices,
Il apprendra de moi les sentiers peu battus
Qui mènent aux honneurs sur les pas des vertus.
Quand ce vint au Dieu de Cythère,
Il dit qu'il lui montrerait tout.
L'Amour avait raison : de quoi ne vient à bout
L'esprit joint au désir de plaire ?
__________________

Jean de LA FONTAINE

DISCOURS À MADAME DE LA SABLIÈRE

Désormais que ma Muse, aussi bien que mes jours,
Touche de son déclin l'inévitable cours,
Et que de ma raison le flambeau va s'éteindre,
Irai-je en consumer les restes à me plaindre,
Et, prodigue d'un temps par la Parque attendu,
Le perdre à regretter celui que j'ai perdu ?
Si le Ciel me réserve encor quelque étincelle
Du feu dont je brillais en ma saison nouvelle,
Je la dois employer, suffisamment instruit
Que le plus beau couchant est voisin de la nuit.
Le temps marche toujours ; ni force, ni prière,
Sacrifices ni vœux, n'allongent la carrière :
Il faudrait ménager ce qu'on va nous ravir.
Mais qui vois-je que vous sagement s'en servir ?
Si quelques-uns l'ont fait, je ne suis pas du nombre ;
Des solides plaisirs je n'ai suivi que l'ombre :
J'ai toujours abusé du plus cher de nos biens ;
Les pensers amusants, les vagues entretiens,
Vains enfants du loisir, délices chimériques ;
Les romans, et le jeu, peste des républiques,
Par qui sont dévoyés les esprits les plus droits,
Ridicule fureur qui se moque des lois ;
Cent autres passions, des sages condamnées,
Ont pris comme à l'envi la fleur de mes années.
__________________

Jean de LA FONTAINE

ÉLÉGIE AUX NYMPHES DE VAUX

Pour M. FOUQUET

Remplissez l'air de cris en vos grottes profondes ;
Pleurez, Nymphes de Vaux, faites croître vos ondes,
Et que l'Anqueuil enflé ravage les trésors
Dont les regards de Flore ont embelli ses bords
On ne blâmera point vos larmes innocentes ;
Vous pouvez donner cours à vos douleurs pressantes :
Chacun attend de vous ce devoir généreux ;
Les Destins sont contents : Oronte est malheureux.
Vous l'avez vu naguère au bord de vos fontaines,
Qui, sans craindre du Sort les faveurs incertaines,
Plein d'éclat, plein de gloire, adoré des mortels,
Recevait des honneurs qu'on ne doit qu'aux autels.
Hélas ! qu'il est déchu de ce bonheur suprême !
Que vous le trouveriez différent de lui-même !
Pour lui les plus beaux jours sont de secondes nuits
Les soucis dévorants, les regrets, les ennuis,
Hôtes infortunés de sa triste demeure,
En des gouffres de maux le plongent à toute heure.
Voici le précipice où l'ont enfin jeté
Les attraits enchanteurs de la prospérité !
Dans les palais des rois cette plainte est commune,
On n'y connaît que trop les jeux de la Fortune,
Ses trompeuses faveurs, ses appâts inconstants ;
Mais on ne les connaît que quand il n'est plus temps.
Lorsque sur cette mer on vogue à pleines voiles,
Qu'on croit avoir pour soi les vents et les étoiles,
Il est bien malaisé de régler ses désirs ;
Le plus sage s'endort sur la foi des Zéphyrs.
Jamais un favori ne borne sa carrière ;
Il ne regarde pas ce qu'il laisse en arrière ;
Et tout ce vain amour des grandeurs et du bruit
Ne le saurait quitter qu'après l'avoir détruit.
Tant d'exemples fameux que l'histoire en raconte
Ne suffisaient-ils pas, sans la perte d'Oronte ?
Ah ! si ce faux éclat n'eût point fait ses plaisirs,
Si le séjour de Vaux eût borné ses désirs,
Qu'il pouvait doucement laisser couler son âge !
Vous n'avez pas chez vous ce brillant équipage,
Cette foule de gens qui s'en vont chaque jour
Saluer à longs flots le soleil de la Cour :
Mais la faveur du Ciel vous donne en récompense
Du repos, du loisir, de l'ombre, et du silence,
Un tranquille sommeil, d'innocents entretiens ;
Et jamais à la Cour on ne trouve ces biens.
Mais quittons ces pensers : Oronte nous appelle.
Vous, dont il a rendu la demeure si belle,
Nymphes, qui lui devez vos plus charmants appâts,
Si le long de vos bords Louis porte ses pas,
Tâchez de l'adoucir, fléchissez son courage.
Il aime ses sujets, il est juste, il est sage ;
Du titre de clément rendez-le ambitieux :
C'est par là que les rois sont semblables aux dieux.
Du magnanime Henri qu'il contemple la vie :
Dès qu'il put se venger il en perdit l'envie.
Inspirez à Louis cette même douceur :
La plus belle victoire est de vaincre son cœur.
Oronte est à présent un objet de clémence ;
S'il a cru les conseils d'une aveugle puissance,
Il est assez puni par son sort rigoureux ;
Et c'est être innocent que d'être malheureux.
__________________


Plus près de nous, Henri HEINEMANN, né en 1927, professeur de Lettres et critique littéraire, termine premier de sa promotion à l’École Normale d’Instituteurs de Paris, puis se spécialise dans les Lettres avant de devenir professeur de collège. Il acquiert de hautes fonctions en relations internationales avec Paul DELOUVRIER et Philippe VIANNEY. Ses missions l'emmènent à Moscou, en Ouzbékistan, à Rome, à Munich, et dans toute la Scandinavie. En 1973, à l'âge de 46 ans, il commence un journal.
Il entre à l’Association Internationale des Critiques littéraires, travaillant entre autres pour le "Courrier picard". Il est maire de Cayeux-sur-Mer, secrétaire de l’Association des Amis d’André GIDE, chevalier de l’Ordre national du Mérite, et Chevalier des Arts et des Lettres. Il abordera la poésie sous forme libérée. Deux de ses textes, ci-dessous :


Henri HEINEMANN

L’ÉTOURDI

Quelquefois je voudrais savoir
dans ma cervelle endolorie
quel médicastre soignerait
et pour mieux dire guérirait
ma proverbiale étourderie.

J'en appelle â toutes les sauces
le nœud au mouchoir, l'agenda,
les remèdes dont on se gausse,
la poudre de perlimpinpin,
rien n'y fait, crénom d'un Merlin !

Vous verrez que le jour viendra
mais je ne sais ni quand ni comme
où m'arrêtant de délirer
j'aurai mon dernier oubli d'homme
bref, j'oublierai de respirer.
__________________


Henri HEINEMANN

MOISSONS

Le mastodonte vert aura tôt fait son œuvre
à vous tondre la plaine, à récolter le grain.

Moisson de solitude en bel et bon arroi
deux prêtres suffiront, la messe sera dite.

Enfant d'étés anciens
il me souvient des grand-messes du blé

des soupes du matin
tandis qu'on attelait
deux percherons dans un bruit de sabots
à la moissonneuse-lieuse

et des départs l'air nous piquant le nez.

Au champ
devançant la machine
un prélude à la faux
couchait l'entame à la façon d'antan

puis les percherons s'engageaient
et nous suivions rassemblant en faisceaux
toutes les gerbes

sous les premières était caché
à l'ombre le cidre en fillettes.

Les bêtes allaient droit devant
hochant de la tête
soufflant des naseaux,
tournaient large puis revenaient
et nous sentions leur sueur au passage.

Un jour nous hissant sur les chars
de fourche à fourche nous cueillions les gerbes
en dressant contre les ridelles
étageant le reste jusqu'à trop plein

un autre l'on battait
nous étions ivres de poussière
de cidre et d'assourdissement,

Mais le festin final nous payait de nos peines
de nos éreintements, de nos cloques aux mains
des filles nous frôlaient, riaient et nous moquaient
d'avoir rougi, nous nous en défendions
si mal qu'elles riaient encore.

C'était - qu'on me pardonne -une messe d'hier.
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À SUIVRE...

Prochaine région L'AUVERGNE.




Ce message a été édité - le 06-03-2021 à 11:55 par Laugierandre


Laugierandre
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Posté à 17h10 le 07 Mar 21


L'AUVERGNE VUE PAR LES POÈTES

(COMPILATION)


CULTURE ET LITTÉRATURE EN AUVERGNE

En 430 ou 431, l'évêque de Clermont, Sidoine APOLLINAIRE a participé à la résistance de l'Auvergne contre les Wisigoths. Son rôle littéraire ne fut pas moindre et nous pouvons saluer en lui un des derniers représentants de la culture latine. Par ses Lettres comme par ses Poésies, il peut être considéré comme le trait d'union entre le gallo-romain Ausone et un autre poète de même origine qui, pour chanter les premiers mérovingiens, plia les formes savantes du vers latin à la rudesse des noms germaniques, Venance FORTUNAT.

Pendant la période des luttes contre les conquérants francs la vie littéraire s'éteignit en Auvergne comme dans le reste de la France. Mais nous la voyons reparaître avec Charlemagne et aux siècles suivants, dans son asile habituel à cette époque, les couvents. C'est de celui d'Aurillac que sortit GERBERT (mort en 1003), qui eut cela de commun avec Sidoine APOLLINAIRE et Grégoire de TOURS, d'être à la fois homme d'action et écrivain. Ses œuvres nous montrent en lui, non seulement un littérateur, mais surtout un savant qui avait su mettre à profit les traditions antiques conservées dans l'université arabe de Cordoue. Ses contemporains furent constamment partagés entre l'admiration et la méfiance pour cet homme qu'ils regardaient comme un sorcier.

Presque à la même époque que Gerbert, un autre Auvergnat, ODILON (962-1049), que l'Eglise a canonisé, fut à la tête de l'abbaye de Cluny. Il nous a laissé des poésies, des lettres, des sermons, des vies de saints, entre autres celles de sainte Adélaïde et de saint Mayeul.

Pendant tout la XVe siècle, l'Auvergne, comme le reste de la France, resta à peu près stérile au point de vue purement littéraire. Les esprits alors étaient ailleurs. Il faut aller jusqu'à Michel de L'HÔPITAL (1505 ou 1507-1573), pour trouver trace d'un réveil de l'étude des lettres dans ce pays. Ses œuvres comprennent des harangues, des poésies latines et le Traité de la réformation de la Justice. L'esprit que l'on a si justement appelé politique et dont l'Hôpital avait été le précurseur revit sous une forme plus légère dans les poésies de Gilles DURANT (né à Clermont vers 1550), l'un des auteurs de la "Satire Ménippée."

Parmi les écrivains du XIXe siècle qu'a produits l'Auvergne, on peut citer Eugène MARCHAND-GÉRIN, ; le poète Gabriel MARC. Quelques poètes, au XIXe siècle, se sont exercés dans le dialecte auvergnat de la langue d'oc.

La Basse-Auvergne a eu BATHOL. ils sont plus nombreux dans le Cantal, où J.-B. VEYRE publia, en 1860, les "Piaoulats d'un Reïpetit". D'autres Cantaliens, BRAYAT (1779-1838),et son ami, l'abbé BOUQUIER, Dupuy de GRANDVAL (1802-1859), A. BANCHAREL (la Grammaire et les Poètes de la langue patoise d'Auvergne; Aurillac, 1886, 4 vol.), A. VERMENOUZE, l'abbé COURCHINOUX (la Pousco d'or; Aurillac, 1884, 4 vol.), l'abbé GERAUD, ont publié des vers disséminés, la plupart, dans les journaux locaux.
______________________


Arsène VERNEMOUZE naquit le 26 septembre 1850 à Vielles d’Ytrac, près d’Aurillac. Son père, Firmin VERNEMOUZE, était commerçant d'épicerie en Espagne. Il était d'usage à l'époque que les épouses et les enfants restent en Auvergne, où l'on retournait quelques mois après une campagne de commerce de deux ans.

C'est à 16 ans qu'il rejoignit son père à Tolède. Il resta près de vingt ans en Castille. Tout en participant au commerce, il composa de nombreux poèmes en français. À partir de 1879, il envoya ses premiers poèmes à différents journaux du Cantal, notamment "l’Avenir du Cantal" journal radical d'Auguste BANCHAREL, dans lequel il écrivait sous le nom de "JANTOU" des poèmes enflammés à la gloire de la Révolution Française.

A partir de 1887, dans le "Moniteur du Cantal", puis dans "La Croix du Cantal" et la "Croix cantalienne", Arsène VERNEMOUZE anime la vie culturelle et politique cantalienne en publiant des poésies satiriques en langue d’oc.

En 1900, il fut élu majoral du Félibrige et rencontre Frédéric MISTRAL, qui l’accueillit comme "premier majoral" d’Auvergne.

Arsène VERNEMOUZE fut aussi un grand poète en langue française. En 1903, paraît "Mon Auvergne", recueil primé par l'Académie française. Il mourut d’une maladie des voies respiratoires dans sa maison natale de Vielles le 8 janvier 1910. Après la Grande Guerre, ses compatriotes dressèrent son buste dans le petit square d’Ourlhat.



Arsène VERMENOUZE

Poussant des bœufs pourprés dans le brun des labours,
Et tranchant le genêt, déracinant la brande
Les bouviers du pays partout chantent la 'Grande'
A pleins poumons. - Ils ont, comme les guerriers boërs,

D'épais colliers de poil tout autour des mâchoires,
Ils s'attachent aux reins un tablier de peau ;
Et, sur leurs crânes ronds de Celtes, un chapeau
Ouvre, énorme et velu, de larges ailes noires.

A leurs Chants, que nota quelque vieux ménestrel,
Ils mêlent par instant de sonores vocables ;
Et les boeufs, entendant 'Yé Bourro ! yé Queirel' !
Font saillir des tendons aussi gros que des câbles.
__________________

Arsène VERMENOUZE

Nos émigrants d'antan étaient de fameux hommes,
Ils allaient en Espagne à pied ; les plus cossus
S'achetaient un cheval barbe, montaient dessus,
Et partaient. Travailleurs, ardemment économes,

La plupart au retour, rapportaient quelques sommes,
Quadriples et ducats, dans la veste cousus,
Et qui, par la famille étaient les bien reçus.
Alors on n'était pas douillets comme nous sommes ;

Après tout un long jour de fatigue, on avait
La selle du cheval pour unique chevet ;
On partageait un lit de paille rêche et rare,

Avec des muletiers grands racleurs de guitares,
Des arrièros nourris de fèves et d'oignons,
Et l'on dînait avec ces frustres compagnons.

-II-
Le même plat pour tous, pour tous la même gourde,
Pleine d'un vin épais qui sentait le goudron ;
Et, tous, l'on s'empiffrait, à même le chaudron,
De pois chiches très durs et de soupe très lourde.

Autour du puchero l'on s'asseyait en rond,
Et chacun racontait son histoire ou sa bourde ;
Trop heureux quand un merle, une alouette, un tourde,
Venait corser un peu le menu du patron.

L'escopette pendue à l'arçon de la selle,
Et fiers de n'avoir guère allégé l'escarcelle,
Les émigrants étaient dehors au point du jour,

Par des sentiers poudreux ou des routes fangeuses,
Contemplant les sierras lointaines et neigeuses,
Et vibrants sous la joie immense du retour.

-III-
Par les grandes steppes nues de la Castille plate,
Ils allaient, sans jamais regarder l'Occident.
Même à l'heure sublime où le soleil ardent
S'y noie, en une mer de pourpre et d'écarlate.

Car ce n'est pas là-bas qu'est la terre auvergnate.
C'est vers le nord ; là-haut, l'Auvergne les attend ;
L'Auvergne!... À leur regard avide et persistant
Le vert frais et riant du doux pays éclate.

Eh! que leur font Madrid, Burgos, Valladolid?
Ils y passent sans même y coucher dans un lit,
Ils chevauchent - des jours entiers, sans voir un arbre,

Sous le soleil de feu des montagnes de marbre,
Où l'aigle plane au fond d'un ciel d'azur et d'or,
Et toujours leur regard se tourne vers le nord.

-IV-
Enfin ils vont toucher la côte cantabrique,
Et voici les versants pyrénéens français...
Tout poudreux et tannés par le vent, harassés,
Ils ont, sous leur chapeau, des teints couleur de brique.

Mais un léger zéphir, venu de l'atlantique,
Leur apporte une odeur de France : c'est assez!
Oubliant la misère et les labeurs passés,
Ils s'énivrent, joyeux, du parfum balsamique.

Et, bien que n'étant pas, certes, de très grands clercs,
Ils ont de jolis mots, des mots naïfs et clairs,
Pour exprimer leur sentiment, en l'occurence :

" C'est égal, dit l'un d'eux, je ne sais d'où ça vient,
Mais il n'est nul pays, dans le monde chrétien,
Non, nul pays, qui sente aussi bon que la France!"

-V-
Or, un matin, le chef du groupe, un vieux barbu,
S'arrête. À l'horizon, dans le ciel doux et pâle,
La chaîne du Cantal, toute entière, s'étale.
Voici la dent du Plomb, ce colosse trapu,

La corne du Griou, le pic svelte et pointu,
Le Puy Mary...C'est bien la montagne natale;
Et ces gens, de nature un peu fruste et brutale,
Ces Arvernes au front volontaire et têtu,

Ces âpres chineurs, ces "roulantes" aux dures âmes,
Se mettent à pleurer soudain comme des femmes
Sans se cacher, leurs pleurs s'écrasant sous leurs doigts.

Oubliant l'espagnol, ils clament en patois,
"Quo'i l'Ouvernho, li som!" et tous, à perdre haleine,
Brandissant leurs chapeaux, galopent dans la plaine.
__________________

À SUIVRE...


Laugierandre
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Posté à 11h32 le 08 Mar 21


L'AUVERGNE VUE PAR LES POÈTES (2)

(COMPILATION)


GABRIEL MARC fut un poète auvergnat, né en 1840 et mort en 1931. Auteur raffiné et prolifique, il a signé de nombreux ouvrages, notamment : "Les sonnet parisiens", en 1875 ; "Soleils d’octobre" en 1869 ; "La gloire de Lamartine", en 1869, et "Poèmes d’Auvergne." Il demeure néanmoins peu connu. Faire connaître quelques pages de sa belle poésie dans laquelle il est souvent question de sa région qu'il magnifiait, m'a paru évident.


GABRIEL MARC

LE PUY-DE-DÔME ET SES VOLCANS

Poème dédié à Victor HUGO

Dans les âges lointains, mystérieux et sombres,
Tout remplis de clartés fulgurantes et d’ombres
Où notre œil effrayé se perd,
Dans ces temps oubliés qui sans cesse reculent,
Sur lesquels, entassés, les siècles s’accumulent,
Où tout semble morne et désert.

Un grand lac, dont on voit la trace indélébile,
Recouvrait ce pays de sa nappe immobile,
Où le pied du Sancy baignait ;
Et sur ce réservoir de l’onde originelle,
Que parfois un oiseau frôlait de son aile,
Un vaste silence régnait.

Tout à coup l’eau parut sourdement agitée,
Et, dans le sein profond de la terre irritée,
Un bruit courut lugubrement,
Pareil aux roulements d’un tonnerre invisible,
Et le monde sentit, à ce défi terrible,
Un immense tressaillement.

Les feux intérieurs, emprisonnés au centre,
Semblaient se révolter pour sortir de leur antre,
Au souffle d’un fauve ouvrier,
Les montagnes tremblaient du sommet à la base
Et le lac bouillonnait, comme l’eau d’un grand vase
Au-dessus d’un ardent brasier.

Le sol lutta longtemps contre la flamme intense,
Échauffé, remué, fier de sa résistance
A l’assaut du gouffre tonnant ;
Puis, sous la pression des cavernes profondes,
Céda sans se briser, et soudain sur les ondes
Un cône s’éleva géant.

Mais après tant d’efforts, la terre enfin lassée,
Autour de la montagne en plein ciel élancée,
Entr’ouvrit son énorme flanc,
Et la flamme et le feu, sortant par cent fissures,
Jaillirent dans les airs, ainsi que des blessures
On voit couler des flots de sang.

Et ce fut un spectacle étrange et formidable.
Les combattants, avec un bruit épouvantable,
La terre, l’eau, l’air et le feu,
Se croisant en tous sens comme une immense armée
Et mêlant leurs débris, leurs éclairs, leur fumée

Bientôt l’eau recula tremblante vers la plaine ;
Mais les volcans jaloux et sans reprendre haleine,
Insultant le Dôme hautain,
Crachaient des blocs ardents du fond de leurs abîmes.
Acharnés, flamboyants, faisant rougir les cimes
Blanches de neige au lointain.

Ils rugissaient autour du sommet qui les brave.
Ils écumaient de rage, et leur brûlante lave
Se répandait comme un torrent ;
Et tous, sans se lasser, effrayant l’étendue,
Recommençaient toujours leur attaque éperdue
Aux pieds du cône indifférent.

Pareils à des titans armés de catapultes,
Bien longtemps ces lutteurs vomirent leurs insultes,
Incendiant le ciel vermeil ;
Et lorsque fut éteint le feu qui les dévore,
Bien longtemps leur fumée obscurcissait encore
L’azur céleste et le soleil.

Un jour tout s’apaisa. La funèbre nuée
Se dissipa. La terre affreuse, bossuée,
Referma ses flancs entr’ouverts,
Froids sous le dur granit et les rouges scories ;
Et les volcans éteints, ces mamelles taries,
Blanchirent par les longs hivers.

La plaine se couvrit de frondaisons superbes.
Mais du sol calciné les arbres ni les herbes
N’osaient parer la nudité ;
Et le Puy, dont le front portait plus d’une entaille,
Muet contemplateur de ce champ de bataille,
Se dressait dans sa majesté.
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GABRIEL MARC

AVITACUM

Près des monts aux fronts nus, dont la base s'incline,
Se pare d'arbrisseaux et s'achève en colline,
La villa souriante est debout, se mirant
Dans l'eau pure du lac dont le flot transparent
Caresse avec amour les marbres du portique.
Le paysage est frais, joyeux et poétique.
fine île verdoyante apparaît. Des ruisseaux
Murmurent dans les prés, à travers les roseaux.
Un pêcheur a jeté son filet. Sur la rive
Pleine d'ombre, un berger lance sa note vive.
On songe à Tusculum; on rêve de Tibur.
Dans l'eau claire le ciel reflète sou azur

Le chant de la cigale et le vol de l'abeille
Forment de doux accords. La nature sommeille;
Et le maître au front calme, heureux dans le repos
Du sage, après avoir contemplé ses troupeaux,
Lisant Virgile au pied d'un tilleul centenaire,
C'est le patricien Sidoine Apollinaire.
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GABRIEL MARC

AU PUY-DE-DÔME

Et maintenant, ô mont sublime!
Un autre honneur t'est réservé.
Un temple nouveau, sur ta cime,
Pour ta gloire s'est élevé.
La divinité qui l'habite,
Souvent méprisée et proscrite,
Est toujours propice aux humains.
Elle chasse l'erreur grossière
Et répand sur eux la lumière
Et les bienfaits à pleines mains.

Cette déesse aux grands génies
Se révèle comme autrefois.

Elle écoute les harmonies
De la nature et de ses lois.
Pénétrant au sein de la terre
Elle y poursuit le noir mystère
Qui s'y dérobe vainement.
C'est la Science au front superbe
Dont l’œil suit l'insecte dans l'herbe
Et l'astre d'or au firmament.

Sur la hauteur longtemps déserte
Où son pied se pose aujourd'hui,
Pour l'étude et la découverte,
Elle a choisi son point d'appui.
Elle veut soulever les voiles
De la nuit, compter les étoiles,
Contempler la neige et l'hiver,
Les soleils couchants, les aurores,
Et voir naître les météores,
Ces phénomènes de l'éther.

Accourez, ô vous qu'elle guide
Vers les éternelles clartés.

Précédés par son vol rapide
Quittez la plaine et les cités.
La vérité Nous accompagne.
Gravissez la haute montagne
Oit le triomphe est préparé.
Sans frayeur, comme Prométhée,
Au sein de la nue irritée
Allez ravir le feu sacré.

Et toi, montagne incomparable,
Redresse encor ton front hautain.
Ainsi qu'un aïeul vénérable
Poursuis Ion glorieux destin.
Comme Teutatès ou Mercure,
Entre les cieux et la nature,
Fut le lien essentiel,
Sois pour nous un auxiliaire
Et le grand intermédiaire
Entre les hommes et. le ciel !
__________________


Précurseur du parnasse, ami de Victor HUGO, Charles BAUDELAIRE et Théophile GAUTIER, Théodore de BANVILLE a été l’un des maîtres et modèles de MALLARMÉ, de VERLAINE et de RIMBAUD.

Auvergnat, il est né à Moulins, où un lycée porte son nom.
Poète et dramaturge, Théodore de BANVILLE est parfois considéré comme l’un des premiers parnassiens en même temps que le dernier des romantiques. Né le 14 mars 1823 à Moulins, il rejoint Paris dès son enfance, en 1830, pour étudier au lycée Condorcet.

Encouragé par Victor HUGO et Théophile GAUTIER, salué dès sa première publication par Charles BAUDELAIRE (le recueil de poèmes "Les Cariatides", alors qu’il a tout juste 19 ans), Théodore de BANVILLE se consacra essentiellement à la poésie, recherchant sans relâche la pureté formelle et la beauté de la rime, mais fut aussi critique, chroniqueur littéraire, dramaturge (pièces de théâtre écrites en vers ou en prose) et écrivit aussi ses souvenirs et des contes.

Il est à son époque une figure incontournable du monde littéraire : c’est d’ailleurs à lui que RIMBAUD adressa ses premiers poèmes, espérant obtenir son appui pour être édité. Les poèmes ne furent pas édités, mais BANVILLE lui répondit, et il hébergea même RIMBAUD, en 1871. Ce dernier se détachera ensuite de sa poétique, la critiquant par vers interposés (à travers "Ce qu’on dit au poète à propos de fleurs"), mais certains critiques considèrent aussi que les "Odes funambulesques" de BANVILLE eurent une influence capitale sur l’œuvre à venir de RIMBAUD. BANVILLE était considéré comme un maître par MALLARMÉ et VERLAINE. Il influença également Alphonse DAUDET, François COPPÉE et Leconte de LISLE.

Surnommé "le poète du bonheur", BANVILLE est célèbre pour les " Odes funambulesques", mais aussi pour "Les Cariatides", "Les Stalactites", "Les Exilés", ou encore son "Petit Traité de poésie française".

Décédé en 1891 après la publication de son unique roman, "Marcelle Rabe", Théodore de BANVILLE repose au cimetière du Montparnasse.


Théodore de BANVILLE

L’AUTOMNE

Sois le bienvenu, rouge Automne,
Accours dans ton riche appareil,
Embrase le coteau vermeil
Que la vigne pare et festonne.

Père, tu rempliras la tonne
Qui nous verse le doux sommeil ;
Sois le bienvenu, rouge Automne,
Accours dans ton riche appareil.

Déjà la Nymphe qui s'étonne,
Blanche de la nuque à l'orteil,
Rit aux chants ivres de soleil
Que le gai vendangeur entonne.
Sois le bienvenu, rouge Automne.
__________________


Théodore de BANVILLE

SOUS BOIS

A travers le bois fauve et radieux,
Récitant des vers sans qu'on les en prie,
Vont, couverts de pourpre et d'orfèvrerie,
Les Comédiens, rois et demi-dieux.

Hérode brandit son glaive odieux ;
Dans les oripeaux de la broderie,
Cléopâtre brille en jupe fleurie
Comme resplendit un paon couvert d'yeux.

Puis, tout flamboyants sous les chrysolithes,
Les bruns Adonis et les Hippolytes
Montrent leurs arcs d'or et leurs peaux de loups.

Pierrot s'est chargé de la dame-jeanne.
Puis après eux tous, d'un air triste et doux
Viennent en rêvant le Poète et l’Âne.
__________________

À SUIVRE...





Ce message a été édité - le 08-03-2021 à 11:33 par Laugierandre


Laugierandre
Membre
Messages : 1929


Posté à 12h27 le 12 Mar 21


L’échange, les mots, la curiosité, le partage et la bonne intelligence doivent marquer la distance minimale qu'il est permis de mettre entre soi et autrui pour valoriser la vie sociale.

MERCI, OTTOMAR, (ainsi qu'aux quelques membres qui auront été intéressés par la lecture de ce "voyage" dans les régions des poètes).

Je ne peux continuer à m'investir dans ce domaine qui me prend beaucoup de temps et de recherche, sachant le peu d'intérêt qu'il suscite sur le forum.

Je mets donc un point final à ce topic.

ANDRÉ


Ottomar
Membre
Messages : 1116


Posté à 12h57 le 12 Mar 21

"On est accoutumé à dire que le poète est le voyageur qui est parti pour le Pays des Chimères. Cela est faux. Le poète est parmi les rares voyageurs d'ici bas qui sont partis pour le Pays de la vie, quittant le royaume des Apparences pour celui des Réalités Spirituelles, les seules éternelles. Le poète est un réaliste dans le plus haut sens spirituel du terme"

La vie filtrée - Malcom de Chazal -Gallimard 1949.

Merci André pour ce travail...qui, pour l'instant est "suspendu".

Amitié de plume. clindoeil


Laugierandre
Membre
Messages : 1929


Posté à 19h07 le 12 Mar 21


Bonsoir OTTOMAR,

Il est très représentatif de la nature profonde du poète, cet extrait de Malcom De CHAZAL. J'en partage la fibre philosophique. La poésie part du réel, bien sûr, elle reproduit la réalité apparente, la réalité des choses, la réalité profonde, la réalité des sentiments. Elle est aussi une sorte de "magie" qui, grâce au langage et à l'imagination, transforme le monde réel. Ces deux conceptions de la poésie, apparemment inconciliables, sont en réalité complémentaires.

C'est volontiers, et de façon spontanée que j'apporte ma petite pierre à l'édifice du forum. Cela a toujours été un plaisir instinctif de ma part, car je suis de ceux qui pensent que lorsqu'on s'inscrit sur un site, c'est dans le but d'y apporter quelque chose, mais pas d'en retirer un quelconque avantage.

Je ne recherche pas la reconnaissance, ce n'est pas dans mon caractère ; la faculté d'écrire est pour moi une bien belle et seule récompense.

Pouvoir échanger quelques mots à la suite d'un article, comme je l'ai fait avec toi, est une source suffisante d'agrément car ce qui compte, sur un forum, c'est le partage. C'est lui qui dynamise la connivence et dope l'enthousiasme.

Tu comprendras que je suis un peu désabusé par ce manque d'implication qui doit être l'âme d'un forum entreprenant.

MERCI pour tes mots d'Amitié ainsi que pour ta sympathie de plume que je sais apprécier.

Je te souhaite de passer un excellent week-end, OTTOMAR.

ANDRÉ



Ce message a été édité - le 12-03-2021 à 19:08 par Laugierandre

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