Sur la bécosse. *

Par : Franz
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De nouveaux voisins emménagèrent dans la deuxième maison d'en face. C'était une femme seule avec ses trois enfants. Son mari venait tout juste d'être enfermé à l'hôpital psychiatrique de Saint-Jean-de-Dieu. Quand on lui demandait s'il allait bientôt en sortir, elle nous répondait qu'elle devrait signer si elle voulait qu'il puisse revenir. Et elle ajoutait aussitôt : " Jamais je ne signerai. "

Comme ses enfants étaient du même âge que trois de mes frères aînés, ils se retrouvèrent bientôt tous chez nous à partager les mêmes jeux. Le plus vieux qui devait bien avoir 12 ou 13 ans se prénommait Germain. Il avait déjà été interné dans une " école de réforme " où il avait appris quelques rudiments de menuiserie. Il avait aussi toutes sortes d'idées bizarres. On disait de lui qu'il était plein de " plans ". Peut-être démontrait-il déjà quelques tendances à la déliquance ? Mais surtout, il avait toutes sortes de projets farfelus qui témoignaient chez lui d'une imagination un peu délirante qui ne semblait pas avoir de limite.

Un jour, à sa suggestion, tout le monde décida de construire une automobile en se servant du vieux tas de planches au fond de la cour et des outils dans le hangar. C'était du genre boîte à savon. Il y avait une porte pour y entrer. Les roues avant étaient munies d'un essieu mobile en bois relié à un volant par deux cordes. Ces deux cordes assuraient la direction selon qu'on tournait le volant dans un sens ou dans l'autre. Moi, j'étais beaucoup trop petit pour participer, mais je la trouvais quand même merveilleuse cette auto.

Puis ce fut la course sur le trottoir où chacun son tour, les constructeurs occupaient la voiture tandis que d'autres le poussaient le plus rapidement possible. On se lassa bientôt du manège. Cela n'allait pas assez vite. Surtout qu'il n'y avait pas de rue en pente à proximité. Et ce qu'il faisait chaud à pousser en plein mois d'août !

Germain qui rêvait déjà de vitesses folles et d'un long trajet regarda alors la côte qui descendait au ruisseau derrière la cour. C'était une pente en glaise battue qui devait bien s'étendre sur une vingtaine de mètres avec une inclinaison d'environ quarante-cinq degrés. Rien pour battre un record de vitesse d'autant plus que les roues du bolides montées sur de longs boulons frottaient à la structure et ne comportaient aucun roulement à billes. Ça n'allait pas descendre assez vite. Soudain les yeux du pilote brillèrent d'une singulière lueur en apercevant la " bécosse " juchée en haut, presque à flanc de côteau. La bécosse, c'était la cabane en bois qui contenait les latrines. Elle devait bien faire 3. 5 mètres de haut dans la partie la plus basse du toit qui inclinait précisément vers la pente.

Germain fit alors aux autres la proposition suivante : " Nous allons hisser notre bolide sur le toit. Vous allez tous monter avec moi. Je vais m'y asseoir. À mon signal, vous me donnerez une bonne poussée. Je vais planer jusqu'au bord de la pente. Et avec l'impulsion, la voiture va continuer de dévaler jusqu'en bas. Vous devez pousser très fort. Autrement je vais m'écraser au pied du mur. "

La première réaction en fut une de refus : " Tu peux te faire mal. C'est trop dangereux, etc. " Mais devant son insistance, ses compagnons finirent pas accepter. Du geste de la main, il leur expliquait comment il allait planer jusqu'à la pente et ensuite se mettre à la descendre à toute allure. On hissa donc la bagnole sur le toit. Il y prit place. On allait faire une bonne blague et lui un grand tour. Et vroum, la poussée en bas du toit. Mais hélas il ne plana pas très loin et s'écrasa lamentablement au sol. La voiture était une perte totale et la descente n'était même pas amorcée. Il en sortit les yeux hagards. Il était sonné. Et il avait une côte enfoncée. Il en fut quitte pour souffrir pendant une semaine. Car à cet âge, les os plient sans trop casser.


* bécosse : latrine extérieure rudimentaire.