Prisonniers
Nous sommes trois. Trois hommes jadis jeunes, de couleur, d’origine et de condition sociale différentes. Trois êtres solitaires et pourtant rassemblés, séparés mais unis. Dans une prison sans âme. Aux confins de la désespérance. Depuis combien de temps sommes-nous enfermés ? Nous n’en savons rien. Dans un monde en noir et blanc, le temps ne passe pas, il se voile, il se brouille. Pour quelle raison sommes-nous en prison ? Nous l‘avons oublié. Ou plutôt, cela n’a plus d’importance, là où nous sommes. Pour ma part, je crois que c’était pour délit d’opinion, impertinence, révolte. Péchés de jeunesse ou plutôt, stupidité d’enfant. Mais le jugement est tombé et me voilà désormais à genoux. Pour toujours.
Ma cellule est dans l’aile A3 de la maison de détention. Je suis Sammy. La cellule de Kirk est située dans le passage B9. Quant à Maddy, il est incarcéré dans le couloir D4. Nous avons pu communiquer un peu, tout au long de ces années. Il semble que notre prison ne compte plus que trois prisonniers, nous trois. C’est un vaste bâtiment, pourtant, grand comme une caserne de pompiers. La pénombre y règne en permanence. Jamais de jour, une nuit opaque mais diffuse. Quelques lumières électriques, vacillantes, distantes. Hors de notre portée, en tout cas. Pas de bruit en journée, c’est le grand silence. Des cris d’oiseaux nous parviennent de l’extérieur, ainsi que des bruits de vagues. Serions-nous sur une île ? Château d’If ou Alcatraz… Cela fait rêver.
Les jours, les mois passants, j’ai réussi à prendre mes repères dans ce dédale. Je ne sors jamais de mon aile A3. Ma cellule y donne directement, j’y vais sans forcer, en douceur. Pas de gardien pour me surveiller, mais tout est bouclé. Il en est de même pour Kirk et Maddy. Ils me l’ont fait comprendre, à distance. Ils peuvent se mouvoir dans leurs couloirs respectifs, mais pas au-delà. Ce n’est pas un labyrinthe, c’est une clôture. Le royaume des murs. Et des barreaux. Mes compagnons d’incarcération et moi-même nous apercevons de loin. Je les distingue vaguement. Nous devons hurler pour faire entendre notre voix et échanger quelques paroles. Mais nous nous lassons vite. Et nous n’avons jamais rien de neuf à nous confier.
Nous attendons. Quoi ? Nous n’en savons rien. Nous sommes enfermés, nous sommes prisonniers, sans occupation particulière, sans contact particulier. Nous ne voyons jamais ceux qui sont sensés nous garder. Nous ne recevons personne. Nous n’avons plus de famille, plus d’amis, presque plus de nom. Des repas sont déposés sur le sol à heure régulière devant nos cellules. Du pain moisi, des légumes, de la soupe, du fromage rance. Je n’ai jamais réussi à surprendre celui qui nous servait nos repas à domicile. Un fantôme ? C’est possible. Tout devient possible ici. Nous nous occupons comme nous pouvons, en essayant de ne pas devenir fous. Kirk dessine sur les murs des dessins idiots. Il dit que cela l’aide à vivre. Des Mickeys, des Donald. Des Picsou. Des toutous. On s’en fout.
Maddy s’est lancé dans la domestication de rats noirs. Il tente de leur apprendre quelques mots. Il prétend qu’il a monté un petit cirque dans sa cellule. Les rats sont ses tigres, ses lions, ses chevaux empanachés qui tournent en rond sur la piste qu’il leur a fabriquée. Je doute un peu de tout cela. Il joue au Barnum avec eux, dit-il. Il assure même qu’ils apprécient, qu’en tout cas, il ne leur fait pas de mal et ne les force jamais. Ils s’amusent autant que lui, soi-disant. Balivernes, mais quelle importance ? Chacun ses hobbies, après tout. Il peut mentir si cela lui fait plaisir. Quant à moi, j’écris, j’écris, j’écris, j’aigri, j’ai cris. Un peu partout. Sur les murs, sur ma peau, au plafond. Sur le ciel. Mais il n’y a pas de ciel. Et j’écris de la prose. Comme ceci. Et des poèmes. Comme cela. Ah ! Les poèmes. Mon joujou d’amour.
Un exemple d’un de mes poèmes :
La ballade du chat pendu
J’ai la tête en bas,
La rate à l’envers,
Et le nombril à l’air,
C’est la joie.
Je vois le monde en face,
Et son visage est laid,
Demain, c’est avant-hier,
Il descend l’escalier,
Sur la queue, sur la queue,
Pas la peine d’y croire encore.
Allons donc prendre l’air,
C’est jour de suie,
Il pleut du vent,
Quelle heure est-il ?
Je ne sais plus trop
Quel est mon nom.
Il doit bien être écrit,
À droite, à gauche ou au milieu,
Sur la semelle du temps,
Quelque part, au hasard,
Balbuzard.
Bon, celui-là, ce poème, je ne l’ai écrit nulle part mais je le garde en moi. Il colmate une de mes dents creuses. J’en ai beaucoup, des dents creuses, maintenant. On apprend à souffrir en silence, en prison. Je ne sais pas qui craquera le premier, de Kirk, de Maddy ou moi, Sammy. Je sais que Maddy a été très malade, l’an dernier, peut-être. Il est resté invisible, couché dans sa cellule pendant un mois. Bon, évidemment, les dates, c’est de l’aléatoire, mais on fait ce qu’on peut. Et puis Maddy est réapparu, un beau jour, ou une belle nuit, va savoir. Il n’a pas pipé mot de son absence. D’ailleurs, je l’ai peut-être rêvée, cette absence. Je suis un grand rêveur. Pour ne pas vous servir.
Quant à Kirk, il est toujours fidèle au poste, soir et matin, je le vois déambuler dans sa cage, de loin. Il me lance des regards las. Je les lui retourne, mollement aussi. Apparemment, toutefois, il a une santé de fer. Quelquefois, il se met à faire des moulinets dans l’air, comme s’il tenait une épée. Il se prend peut-être pour le Masque de Fer, enfermé dans sa prison au XVIIème siècle. En tout cas, il a fière allure, toujours droit comme un piquet. Moi, ce serait plutôt « mou comme une chiffe ». Mais cela n’a guère d’importance, ici. Les témoins sont en nombre limité et il n’y a pas de concours de beauté. Le temps passe paisiblement. C’est une façon de parler, bien sûr.
Parce que quelquefois, j’entends hurler, la nuit. Je dis « la nuit », c’est à vue de nez. Il fait toujours sombre, dans notre cave ignoble. Et les barreaux sont noirs, cela n’arrange rien. Bon, des cris, oui. Pas de mots, des cris. Comme une bête qu’on éventre. Ce n’est pas très agréable, c’est vrai. Je ne sais pas si c’est Kirk ou Maddy qui crie. Ou bien moi, Sammy. On s’y perd. C’est peut-être nous trois. Mais l’un après l’autre. Je n’ai pas remarqué de chœur ou de polyphonie. C’est dommage, d’ailleurs, cela aurait peut-être eu un certain charme, un revenez-y de qualité. Toujours est-il que cela hurle. Impossible de se plaindre du bruit à la Direction, il n’y a pas de Direction, pas de direction du tout. Nous allons au hasard, comme les poissons rouges, en tournant en rond dans notre bocal.
Si je pense au passé ? Autant que je pense à l’avenir. C’est-à-dire néant, nada, zéro. Il vaut mieux l’éviter. Au début, sans doute, j’ai dû me complaire dans des effilochées de souvenirs bêlants. Une femme, des enfants, jeunes sans doute. Je n’étais pas vieux quand on m’a jeté en prison. Des vacances au camping, nous ne roulions pas sur l’or. Un travail à l’usine, comme manutentionnaire. Une vie bien ordinaire, bien rangée, très limitée. Une prison à l’extérieur, en somme. Mais enfin, quelque chose a déplu, en haut lieu, puisque je me retrouve ici. L’ennui, c’est que je ne sais même plus pourquoi. Éprouver des remords ? Expier ma peine ? Ce serait bien difficile. Je ne sais pas (l’ai-je jamais su ?) ce que l’on me reproche.
Concernant Kirk et Maddy, j’ignore également ce que le Ministère Public a pu leur reprocher. Le savent-ils encore, eux-mêmes ? C’est possible, mais pas certain. De toutes façons, moi, je m’en moque. Tout ce que je sais, c’est ce que je constate. Et ce que je constate, c’est ce que je vois : nous sommes là tous trois, isolés, solitaires quoiqu’ensemble. Même s’ils avaient tué quelqu’un, j’avoue que je m’en moquerais. Tout est aboli, en ce lieu, plus rien n’a d’importance. Nous ne sommes plus que des galets, des graviers, roulés sur le rivage du malheur. Est-ce qu’un grain de sable juge ses semblables ? Non, pas du tout, à l’évidence. De même qu’il ne condamne pas la moulinette qui l’a réduit en poudre. Il n’en a plus la force, ou le désir.
Je vais dormir, à présent, après avoir effacé tout ce que je viens d’écrire sur le mur de ma cellule. Un peu comme Pénélope, lope, lope. Ce ne sont que des sornettes, mes petites confidences à personne, et puis, il faut faire de la place pour mes âneries de demain. J’utilise de la mie de pain pour effacer ma prose sur le plâtre. Cela marche très bien. Bon, allez, j’efface, à demain. Il faudra que je pense à me nettoyer les oreilles demain matin, pendant ma toilette, je crois bien que j’ai oublié ce matin.
PS : je me demande si Kirk a des trous à ses chaussettes dans ses rangers de bad boy.
FIN