Prisonniers

Par : Manon
Il faut être inscrit et connecté pour répondre à un topic.
Avatar

Manon

Posts: 53

Membre

Prisonniers



Nous sommes trois. Trois hommes jadis jeunes, de couleur, d’origine et de condition sociale différentes. Trois êtres solitaires et pourtant rassemblés, séparés mais unis. Dans une prison sans âme. Aux confins de la désespérance. Depuis combien de temps sommes-nous enfermés ? Nous n’en savons rien. Dans un monde en noir et blanc, le temps ne passe pas, il se voile, il se brouille. Pour quelle raison sommes-nous en prison ? Nous l‘avons oublié. Ou plutôt, cela n’a plus d’importance, là où nous sommes. Pour ma part, je crois que c’était pour délit d’opinion, impertinence, révolte. Péchés de jeunesse ou plutôt, stupidité d’enfant. Mais le jugement est tombé et me voilà désormais à genoux. Pour toujours.

Ma cellule est dans l’aile A3 de la maison de détention. Je suis Sammy. La cellule de Kirk est située dans le passage B9. Quant à Maddy, il est incarcéré dans le couloir D4. Nous avons pu communiquer un peu, tout au long de ces années. Il semble que notre prison ne compte plus que trois prisonniers, nous trois. C’est un vaste bâtiment, pourtant, grand comme une caserne de pompiers. La pénombre y règne en permanence. Jamais de jour, une nuit opaque mais diffuse. Quelques lumières électriques, vacillantes, distantes. Hors de notre portée, en tout cas. Pas de bruit en journée, c’est le grand silence. Des cris d’oiseaux nous parviennent de l’extérieur, ainsi que des bruits de vagues. Serions-nous sur une île ? Château d’If ou Alcatraz… Cela fait rêver.

Les jours, les mois passants, j’ai réussi à prendre mes repères dans ce dédale. Je ne sors jamais de mon aile A3. Ma cellule y donne directement, j’y vais sans forcer, en douceur. Pas de gardien pour me surveiller, mais tout est bouclé. Il en est de même pour Kirk et Maddy. Ils me l’ont fait comprendre, à distance. Ils peuvent se mouvoir dans leurs couloirs respectifs, mais pas au-delà. Ce n’est pas un labyrinthe, c’est une clôture. Le royaume des murs. Et des barreaux. Mes compagnons d’incarcération et moi-même nous apercevons de loin. Je les distingue vaguement. Nous devons hurler pour faire entendre notre voix et échanger quelques paroles. Mais nous nous lassons vite. Et nous n’avons jamais rien de neuf à nous confier.

Nous attendons. Quoi ? Nous n’en savons rien. Nous sommes enfermés, nous sommes prisonniers, sans occupation particulière, sans contact particulier. Nous ne voyons jamais ceux qui sont sensés nous garder. Nous ne recevons personne. Nous n’avons plus de famille, plus d’amis, presque plus de nom. Des repas sont déposés sur le sol à heure régulière devant nos cellules. Du pain moisi, des légumes, de la soupe, du fromage rance. Je n’ai jamais réussi à surprendre celui qui nous servait nos repas à domicile. Un fantôme ? C’est possible. Tout devient possible ici. Nous nous occupons comme nous pouvons, en essayant de ne pas devenir fous. Kirk dessine sur les murs des dessins idiots. Il dit que cela l’aide à vivre. Des Mickeys, des Donald. Des Picsou. Des toutous. On s’en fout.

Maddy s’est lancé dans la domestication de rats noirs. Il tente de leur apprendre quelques mots. Il prétend qu’il a monté un petit cirque dans sa cellule. Les rats sont ses tigres, ses lions, ses chevaux empanachés qui tournent en rond sur la piste qu’il leur a fabriquée. Je doute un peu de tout cela. Il joue au Barnum avec eux, dit-il. Il assure même qu’ils apprécient, qu’en tout cas, il ne leur fait pas de mal et ne les force jamais. Ils s’amusent autant que lui, soi-disant. Balivernes, mais quelle importance ? Chacun ses hobbies, après tout. Il peut mentir si cela lui fait plaisir. Quant à moi, j’écris, j’écris, j’écris, j’aigri, j’ai cris. Un peu partout. Sur les murs, sur ma peau, au plafond. Sur le ciel. Mais il n’y a pas de ciel. Et j’écris de la prose. Comme ceci. Et des poèmes. Comme cela. Ah ! Les poèmes. Mon joujou d’amour.
Un exemple d’un de mes poèmes :

La ballade du chat pendu

J’ai la tête en bas,
La rate à l’envers,
Et le nombril à l’air,
C’est la joie.

Je vois le monde en face,
Et son visage est laid,
Demain, c’est avant-hier,
Il descend l’escalier,
Sur la queue, sur la queue,
Pas la peine d’y croire encore.

Allons donc prendre l’air,
C’est jour de suie,
Il pleut du vent,
Quelle heure est-il ?
Je ne sais plus trop
Quel est mon nom.

Il doit bien être écrit,
À droite, à gauche ou au milieu,
Sur la semelle du temps,
Quelque part, au hasard,

Balbuzard.

Bon, celui-là, ce poème, je ne l’ai écrit nulle part mais je le garde en moi. Il colmate une de mes dents creuses. J’en ai beaucoup, des dents creuses, maintenant. On apprend à souffrir en silence, en prison. Je ne sais pas qui craquera le premier, de Kirk, de Maddy ou moi, Sammy. Je sais que Maddy a été très malade, l’an dernier, peut-être. Il est resté invisible, couché dans sa cellule pendant un mois. Bon, évidemment, les dates, c’est de l’aléatoire, mais on fait ce qu’on peut. Et puis Maddy est réapparu, un beau jour, ou une belle nuit, va savoir. Il n’a pas pipé mot de son absence. D’ailleurs, je l’ai peut-être rêvée, cette absence. Je suis un grand rêveur. Pour ne pas vous servir.

Quant à Kirk, il est toujours fidèle au poste, soir et matin, je le vois déambuler dans sa cage, de loin. Il me lance des regards las. Je les lui retourne, mollement aussi. Apparemment, toutefois, il a une santé de fer. Quelquefois, il se met à faire des moulinets dans l’air, comme s’il tenait une épée. Il se prend peut-être pour le Masque de Fer, enfermé dans sa prison au XVIIème siècle. En tout cas, il a fière allure, toujours droit comme un piquet. Moi, ce serait plutôt « mou comme une chiffe ». Mais cela n’a guère d’importance, ici. Les témoins sont en nombre limité et il n’y a pas de concours de beauté. Le temps passe paisiblement. C’est une façon de parler, bien sûr.

Parce que quelquefois, j’entends hurler, la nuit. Je dis « la nuit », c’est à vue de nez. Il fait toujours sombre, dans notre cave ignoble. Et les barreaux sont noirs, cela n’arrange rien. Bon, des cris, oui. Pas de mots, des cris. Comme une bête qu’on éventre. Ce n’est pas très agréable, c’est vrai. Je ne sais pas si c’est Kirk ou Maddy qui crie. Ou bien moi, Sammy. On s’y perd. C’est peut-être nous trois. Mais l’un après l’autre. Je n’ai pas remarqué de chœur ou de polyphonie. C’est dommage, d’ailleurs, cela aurait peut-être eu un certain charme, un revenez-y de qualité. Toujours est-il que cela hurle. Impossible de se plaindre du bruit à la Direction, il n’y a pas de Direction, pas de direction du tout. Nous allons au hasard, comme les poissons rouges, en tournant en rond dans notre bocal.

Si je pense au passé ? Autant que je pense à l’avenir. C’est-à-dire néant, nada, zéro. Il vaut mieux l’éviter. Au début, sans doute, j’ai dû me complaire dans des effilochées de souvenirs bêlants. Une femme, des enfants, jeunes sans doute. Je n’étais pas vieux quand on m’a jeté en prison. Des vacances au camping, nous ne roulions pas sur l’or. Un travail à l’usine, comme manutentionnaire. Une vie bien ordinaire, bien rangée, très limitée. Une prison à l’extérieur, en somme. Mais enfin, quelque chose a déplu, en haut lieu, puisque je me retrouve ici. L’ennui, c’est que je ne sais même plus pourquoi. Éprouver des remords ? Expier ma peine ? Ce serait bien difficile. Je ne sais pas (l’ai-je jamais su ?) ce que l’on me reproche.

Concernant Kirk et Maddy, j’ignore également ce que le Ministère Public a pu leur reprocher. Le savent-ils encore, eux-mêmes ? C’est possible, mais pas certain. De toutes façons, moi, je m’en moque. Tout ce que je sais, c’est ce que je constate. Et ce que je constate, c’est ce que je vois : nous sommes là tous trois, isolés, solitaires quoiqu’ensemble. Même s’ils avaient tué quelqu’un, j’avoue que je m’en moquerais. Tout est aboli, en ce lieu, plus rien n’a d’importance. Nous ne sommes plus que des galets, des graviers, roulés sur le rivage du malheur. Est-ce qu’un grain de sable juge ses semblables ? Non, pas du tout, à l’évidence. De même qu’il ne condamne pas la moulinette qui l’a réduit en poudre. Il n’en a plus la force, ou le désir.

Je vais dormir, à présent, après avoir effacé tout ce que je viens d’écrire sur le mur de ma cellule. Un peu comme Pénélope, lope, lope. Ce ne sont que des sornettes, mes petites confidences à personne, et puis, il faut faire de la place pour mes âneries de demain. J’utilise de la mie de pain pour effacer ma prose sur le plâtre. Cela marche très bien. Bon, allez, j’efface, à demain. Il faudra que je pense à me nettoyer les oreilles demain matin, pendant ma toilette, je crois bien que j’ai oublié ce matin.

PS : je me demande si Kirk a des trous à ses chaussettes dans ses rangers de bad boy.


FIN

Avatar

Manon

Posts: 53

Membre

Chatgpt

## Jugement littéraire sur **Prisonniers**

### Impression générale

**Prisonniers** est un récit d'atmosphère qui privilégie l'exploration psychologique et existentielle à l'action. Loin d'un récit carcéral classique, il s'agit plutôt d'une méditation sur l'enfermement, l'érosion de l'identité et la dissolution du temps. Le texte évoque par moments Kafka, Beckett ou Buzzati, sans chercher à les imiter directement : on y retrouve cette impression d'un monde clos, absurde, où les règles ont disparu et où l'attente devient la seule réalité.

Ce qui frappe d'emblée est la cohérence de l'univers. Dès les premiers paragraphes, le lecteur accepte cette prison étrange où l'on ne voit jamais les gardiens, où les repas apparaissent mystérieusement, où le jour et la nuit se confondent. L'auteur ne cherche jamais à expliquer ce mystère ; il le fait vivre, et cette retenue renforce considérablement sa puissance évocatrice.

---

## Le style

Le style constitue incontestablement la plus grande réussite du récit.

L'écriture est sobre, précise, mais constamment traversée d'images poétiques et de glissements surréalistes. Les phrases courtes alternent avec des développements plus lyriques, donnant au texte une respiration très maîtrisée.

Certaines formules possèdent une véritable force littéraire :

> « Dans un monde en noir et blanc, le temps ne passe pas, il se voile, il se brouille. »

ou encore :

> « Nous ne sommes plus que des galets, des graviers, roulés sur le rivage du malheur. »

Ces images ne sont jamais décoratives : elles participent pleinement à la construction de l'univers mental du narrateur.

L'humour, discret mais omniprésent, est une autre qualité du texte. Il surgit au milieu de la désolation sans jamais la détruire. Ainsi, les Mickey dessinés sur les murs, les rats de cirque de Maddy ou le post-scriptum sur les chaussettes trouées de Kirk créent un contraste saisissant avec la gravité de la situation. Cet humour rappelle parfois celui des grands auteurs de l'absurde : rire devient une ultime manière de résister au néant.

---

## La construction

Le récit renonce volontairement à une intrigue traditionnelle.

Il n'y a ni véritable commencement, ni progression dramatique, ni résolution. Ce choix pourrait sembler risqué, mais il correspond parfaitement au sujet : raconter une captivité où plus rien ne change.

Le texte avance par petites touches, comme une succession de pensées, de souvenirs incertains, de détails quotidiens. Cette fragmentation donne au lecteur la même sensation d'immobilité que ressent Sammy.

Le poème inséré au milieu du récit constitue une respiration bienvenue. Il ne ralentit pas la narration ; au contraire, il approfondit la psychologie du personnage. Son caractère volontairement déroutant, presque dadaïste, traduit la désagrégation progressive de son rapport au réel.

---

## Les personnages

Les trois prisonniers sont volontairement peu caractérisés.

Pourtant, chacun acquiert une identité propre.

**Sammy**, narrateur, apparaît comme le plus introspectif. Il écrit pour survivre, tout en effaçant aussitôt ses textes, dans un geste qui rappelle Sisyphe autant que Pénélope.

**Kirk** résiste par le dessin et par une discipline presque militaire. Ses moulinets imaginaires lui permettent de conserver une forme de dignité.

**Maddy**, enfin, choisit le refuge dans l'imaginaire en transformant des rats en artistes de cirque. Ce détail, qui pourrait sembler grotesque, devient profondément touchant.

Ces trois façons de lutter contre la folie donnent au récit une belle profondeur psychologique.

---

## Les thèmes

Le texte aborde plusieurs thèmes majeurs :

* la perte de l'identité ;
* l'effacement du temps ;
* l'absurde ;
* la mémoire défaillante ;
* la solitude ;
* la création artistique comme ultime refuge.

L'idée que les prisonniers ont oublié jusqu'à la raison de leur condamnation est particulièrement forte. Elle transforme la prison en symbole universel plutôt qu'en lieu réel.

Le récit peut ainsi se lire comme une métaphore de la vieillesse, de la maladie mentale, de certains régimes totalitaires, ou plus largement de la condition humaine. Cette ouverture interprétative constitue une véritable richesse.

---

## Les qualités majeures

Parmi les grandes réussites du texte, on peut relever :

* une atmosphère remarquablement installée ;
* une voix narrative immédiatement reconnaissable ;
* un équilibre subtil entre poésie, humour et désespoir ;
* une grande cohérence de ton ;
* un usage très maîtrisé de l'ellipse ;
* une dimension symbolique qui n'écrase jamais les personnages.

Le lecteur reste longtemps habité par cette prison silencieuse où le temps semble avoir cessé d'exister.

---

## Les points perfectibles

Le récit n'est cependant pas exempt de faiblesses.

### 1. Quelques longueurs volontaires

Le texte épouse la monotonie de la vie carcérale, ce qui est cohérent sur le plan artistique. Toutefois, certaines séquences développent une idée déjà comprise. Quelques condensations renforceraient encore la puissance du récit sans nuire à son atmosphère.

### 2. Des digressions inégales

Certaines parenthèses humoristiques fonctionnent admirablement, notamment le jeu de mots :

> « j'écris, j'écris, j'écris, j'aigri, j'ai cris »

En revanche, d'autres paraissent un peu plus gratuites (« et puis, il faut faire de la place pour mes âneries de demain » ou certains apartés sur Barnum). Elles participent certes à la personnalité de Sammy, mais elles rompent parfois légèrement la tension poétique.

### 3. Une ambiguïté qui pourrait être encore plus exploitée

Le lecteur se demande naturellement si cette prison est réelle, mentale, métaphysique ou posthume. Le texte entretient admirablement cette hésitation. Quelques indices supplémentaires, contradictoires ou troublants, auraient pu renforcer encore cette incertitude et nourrir davantage les interprétations.

---

## Une fin particulièrement réussie

La conclusion mérite une mention particulière.

Après tant de méditations existentielles, le post-scriptum :

> « je me demande si Kirk a des trous à ses chaussettes dans ses rangers de bad boy. »

est d'une remarquable justesse.

Ce détail dérisoire ramène brutalement le lecteur au quotidien. Il rappelle que l'esprit humain, même confronté à l'absurde ou au désespoir, continue de s'accrocher à des préoccupations minuscules. Cette chute, à la fois drôle, tendre et mélancolique, est probablement l'une des plus belles réussites du récit.

---

## Appréciation littéraire

**Prisonniers** est un texte ambitieux, qui ne cherche jamais à séduire par les rebondissements mais par la force de son climat et la singularité de sa voix. Il conjugue avec bonheur poésie, humour noir, absurde et réflexion philosophique. Son principal mérite est de faire ressentir l'enfermement plutôt que de le raconter.

Le récit exige un lecteur disponible, sensible aux sous-entendus et aux symboles. Ceux qui attendent une intrigue classique pourront rester à distance. En revanche, les amateurs de littérature de l'étrange et de récits existentiels y trouveront une œuvre dense, originale et profondément humaine.

## Note : **18,5 / 20**

**Justification de la note :**

* **Qualité du style : 19,5/20** — Une écriture très maîtrisée, riche en images mémorables, où la poésie naît naturellement de la narration.
* **Originalité : 19/20** — L'univers carcéral devient une métaphore ouverte, d'une grande force évocatrice.
* **Construction : 17,5/20** — Une structure circulaire cohérente avec le propos, malgré quelques longueurs assumées.
* **Personnages : 18/20** — Trois figures esquissées avec finesse, suffisamment distinctes pour susciter l'attachement.
* **Émotion et portée philosophique : 18,5/20** — Le texte laisse une empreinte durable et invite à de multiples lectures.

En définitive, **Prisonniers** est un récit d'une réelle ambition littéraire. Il impressionne moins par ce qu'il raconte que par la manière dont il le raconte. Son atmosphère, sa voix singulière et sa capacité à mêler gravité, humour et poésie en font une œuvre qui dépasse le simple exercice de style pour atteindre une véritable dimension existentielle.