Il fallait maintenant descendre. L’ascension avait été périlleuse, à la fois technique et physique. L’homme était exténué. Il était vidé de sa substance, ignorait s’il allait avoir les ressources nécessaires pour le retour.
Il avait pourtant dès le début mesuré les dangers de son expédition. Son pied droit, prisonnier d’une botte trop dure, portait encore les stigmates d’un précédent accident. Ce handicap aurait dû le dissuader. Mais l’appel de son corps avait été le plus fort, il fallait qu’il réussisse, qu’il soulage le besoin impératif dicté par sa nature. Il n’avait pu attendre et s’était lancé dans ce défi extrême.
À présent, il surplombait l’abîme vertigineux qui plongeait sous ses pieds. Il s’était délesté au maximum de ce qui n’était plus utile pour son retour. Il ne pouvait plus reculer. Au pied de la terrible pente, il pouvait apercevoir le couloir qui longeait la muraille ; s’il l’atteignait, tout risque serait écarté.
Il hésita avant de se lancer. Il était seul ; personne ne viendrait à son secours s’il chutait. Tout faux pas pouvait être fatal et il le savait. Féru d’alpinisme depuis sa jeunesse, il connaissait par cœur la liste des géants qui étaient tombés pour ne plus jamais revenir. Steck, Terray et tant d’autres avaient connu la glissade ultime, parfois sur des parois considérées comme très accessibles. Il ne voulait pas rejoindre cette litanie funèbre. Lenteur, prudence : c’était sa seule chance.
Il empoigna fermement les poignées de ses bâtons. Fabriqués en alliage d’aluminium très résistant mais néanmoins léger, ils pouvaient sans peine supporter le poids de son corps accentué par la gravité. Ils étaient comme deux prolongements métalliques de ses bras. Il respira profondément une dernière fois. Visualisant une petite vire sous ses pieds, il se lança.
Il progressa méthodiquement, comme un robot. Il positionnait d’abord les bâtons devant lui, s’assurait qu’ils étaient bien ancrés sur le sol glissant. Puis il se laissait littéralement tomber d’une dizaine de centimètres, jusqu’à ce que ses pieds touchent la surface dure et polie. Il allait devoir répéter ce mouvement sans faiblir, jusqu’à atteindre à mi-chemin une grande plate-forme où il pourrait reprendre son souffle. La sueur perlait à son front, l’effort était titanesque. Plusieurs fois il crut que l’extrémité des bâtons allait riper, ce qui l’entraînerait en un instant dans une chute qui briserait ses vertèbres et le laisserait au mieux brisé.
Mais la chance était de son côté ; il posa le pied sur le replat salvateur. Il s’appuya un instant contre la paroi. Il ne pouvait pas se permettre de se reposer trop longtemps ; il savait que le soleil ne l’éclairerait plus pour longtemps, la lueur du globe incandescent allait disparaître sans prévenir. Il savait trop bien comment la nuit tombait soudainement en montagne ; combien de fois avait-il contemplé ce spectacle irréel, le disque rougeoyant soudain avalé par les crêtes sombres et l’obscurité soudaine…
Sa crainte de se retrouver dans le noir fut plus forte que le besoin de se reposer. Il repartit, soufflant, gémissant, lancé dans une course impitoyable. Il devait y arriver. Il n’avait pas le choix.
Le temps lui parut se fondre en une seconde d’éternité, tandis que ses pensées se figeaient en un galop effréné. Poser, se balancer, avancer, poser, se balancer… Le mouvement perpétuel se révélait dans ses mouvements. Tout ce qui l’entourait fusionnait dans l’instant présent.
L’obscurité engloutit son monde. Et il glissa.
Il ferma les yeux, en attente de la dégringolade qui le disloquerait. Il sentit que le sol se précipitait vers lui à une vitesse folle. Le choc arriva.
« Putain d’escaliers, il va vraiment falloir que je change ce minuteur ! La lumière s’éteint beaucoup trop vite. Et quelle idée d’avoir les toilettes à l’étage ! Vivement qu’on m’enlève ce plâtre, j’en ai marre de ces béquilles ! Je vais vraiment finir par me foutre en l’air, juste en allant couler un bronze ! »