Le gars assis seul au fond de la classe à droite..

Par : Ggabrielle
Il faut être inscrit et connecté pour répondre à un topic.
Avatar

Ggabrielle

Posts: 247

Membre

(Le gars assis seul au fond de la classe à droite du côté de la fenêtre).

Après mes années d’usine et d’autres vicissitudes, je venais de me reconvertir prof.
C’est ronflant : AESI (Agrégé de l’Enseignement Secondaire Inferieur) maths, physique, chimie, niveau collèges (c’est une spécialité belge).
Pas d’bol, la ministre de l’Educ’Naze avait décidé de surenchérir sur les précédents dans l’art d’économiser les sous de l’Etat (lisez : les notres). Simple : on augmente les quota d’élèves par classe et on bloque les CDI. La mortalité et les maladies aidant, plus de postes disponibles, je ne pouvais espérer que des remplacements.
Chômage forcé, intérimaire du spectacle.
J’étais prêt à balayer la cour de l’école, mais paraît que je n’avais pas la qualification requise.

Ma chance! Au dernier trimestre, on m’a proposé un remplacement pour un congé de maternité dans une classe de première primaire (l’équivalent du C.P.). La titulaire allait accoucher et on n’avait pas trouvé mieux pour la remplacer.

Patatras ! Ils avaient appris l’alphabet par la dite méthode gestuelle.

Langage par signes comme les sourd-muets ? Trop simple. Un obscur arriviste bardé de diplômes n’ayant jamais mis le pied dans une classe en avait inventé une nouvelle, « mieux adaptée ».
Chaque lettre était accompagnée d’un geste.

L’astuce : j’apprenais moi-même en interrogeant les élèves tour à tour.
Quand je suis arrivé à lui, un choeur :
M’sieur ! M’sieur ! Lui c’est pas la peine ! Y sait rien ! En plus, il bégaye ! Et la maîtresse l’interrogeait jamais !

Je me suis étranglé d’indignation et j’ai cassé ma latte sur le bureau en hurlant : Il parlera comme tout le monde !
En effet, il bégayait, mais il s’est avéré qu’il connaissait aussi bien que les autres.

Depuis lors, les autres n’osant plus rien dire, je l’ai stimulé en l’interrogeant systématiquement.

J’essayais de donner à chacun sa part d’attention, en privilégiant, outre mon gars du fond, le petit costaud turbulent du premier rang à gauche. Son père, maçon, m’avait conseillé carrément de ne pas hésiter à le « corriger ». Ça n’a pas été nécessaire : voyant que je m’occupais de lui de manière personnalisée, au besoin en le rabrouant ironiquement, il n’avait pas matière à s’opposer.

Puis aussi les trois redoublants du deuxième rang. Oui, en première année ! Comme ils avaient déjà tout vu, ils affichaient une indifférence dédaigneuse, s’autorisant même à bavarder.
Un surtout, un grand aux cheveux châtain, qui les dépassait tous d’une tête. Très intelligent, il ne comprenait pas pourquoi on l’avait fait redoubler. Moi non plus, j’avoue. En attendant, il me posait parfois des « colles ». Gentiment, mais subtilement. Il s’est avéré le plus difficile à « manier ».

A la fin de l’année, la traditionnelle fête scolaire, chaque classe présentait un petit spectacle.
J’avais choisi « Un lapin » de Chantal Goya, c’était gentiment subversif, ils adoraient.

Les dernières semaines, vers la fin de la classe, ils venaient répéter chacun leur tour sur l’estrade.

Quand ça a été le tour du gars, de nouveau le choeur de protestations : Lui c’est pas la peine ! Il connaît pas et pis il bégaye !
Cette fois, plus de latte, ma main à plat sur le bureau. Il chantera comme tout le monde !

Et voilà qu’il connaissait très bien la chanson.
Et miracle ! il ne bégayait pas et il chantait juste.

Le jour de la fête, la titulaire est venue y assister, délestée de son gros ventre.
Gros embarras. Traditionnellement, les parents offrent des fleurs ou des pralines à l’instit et comme c’est moi qui étais là en dernier lieu avec leurs enfants et que j’en avais rencontré la plupart entre temps, c’est à moi qu’ils les ont offerts.

Bon prince, j’ai partagé avec la titulaire qui est restée à côté de moi pendant le spectacle.

Et me demandait : Ça s’est bien passé ? Très bien, ils ont tous réussi. Tous ? Même celui-là ? Oui. Et celui-là ? Oui. Celui-là aussi ? De plus en plus incrédule. Oui. (C’étaient ceux qu’elle avait abandonnés à leur triste sort depuis le début, promis à l’échec en fin d’année).
Puis, avisant le gars qui s’éclatait au milieu des autres : Lui aussi?! Oui, lui aussi.
Et il ne bégaye plus.

Petite satisfaction mesquine, elle le lassait moisir au fond de la classe.

Je serais volontiers resté, les enfants m’aimaient bien, je m’entendais avec les collègues et les parents m’avaient accepté (c’était avant Schwarzenegger …), ils m’estimaient même (faut croire que la titulaire n’était pas commode).

Mais voilà, fin du remplacement et retour au chômedu en attendant le prochain intérim.

vittorio, alias Ggabrielle
Avatar

Oxalys

Posts: 3486

Membre

Une histoire aussi émouvante que palpitante
On aimerait savoir ce qu'est devenu ce p'tit souffre-douleur
En tout cas, son mentor d'alors est devenu un excellent conteur..
Avatar

Sylvain2023

Posts: 157

Membre

Salut,


J’aime bien comment tu racontes. Tu as une écriture qui donne envie de lire jusqu’au bout. J’aime beaucoup. L’histoire est tragique en fin de compte ; en effet, combien d’élèves sont laissés de côté car l’enseignant ne sait pas s’y prendre, et parfois, à l’occasion d’un remplacement, miracle ! Les élèves délaissés s’avèrent aussi compétents que les autres…donc le problème ne vient pas forcément des élèves et ton histoire va dans ce sens.
Avatar

Ggabrielle

Posts: 247

Membre

Merci d'avoir apprécié, ça fait du bien.

J'ai retrouvé le petit gars quelques années plus tard.

Lui ou son semblable, son frère.

Mais c'est une autre histoire ...

vittorio, alias Ggabrielle
Avatar

Pierre Lamy

Posts: 3636

Membre

J'ai bien aimé ce morceau de biographie
Avatar

Lau

Posts: 2904

Membre


La majorité des enseignants se soucient des cas 'particuliers' en France comme OutreQuiévrain ; c'est un chouia facile de se présenter comme un sauveur façon Schvarzy en l'état, je trouve...