L’horloge
Les Chinois voient l’heure dans l’œil des chats. Un jour, un missionnaire, se promenant dans la banlieue de Nankin, s’aperçut qu’il avait oublié sa montre, et demanda à un petit garçon quelle heure il était. Le gamin du Céleste Empire hésita d’abord ; puis, se ravisant, il répondit : « Je vais vous le dire. » Peu d’instants après, il reparut, tenant dans ses bars un fort gros chat, et le regardant, comme on dit, dans le blanc des yeux, il affirma, sans hésiter : « Il n’est pas encore tout à fait midi. » Ce qui était vrai.
Pour moi, si je me penche vers la belle Féline, la si bien nommée, qui est à la fois l’honneur de son sexe, l’orgueil de mon cœur et le parfum de mon esprit, que ce soit la nuit, que ce soit le jour, dans la pleine lumière ou dans l’ombre opaque, au fond de ses yeux adorables je vois toujours l’heure distinctement, toujours la même, une heure vaste, solennelle, grande comme l’espace, sans division de minutes ni de secondes, une heure immobile qui n’est pas marquée sur les horloges, et cependant légère comme un soupir, rapide comme un coup d’œil.
Et si quelque importun venait me déranger pendant que mon regard repose sur ce délicieux cadran, si quelque génie malhonnête et intolérant, quelque démon du contretemps venait me dire : « Que regardes-tu avec tant de soin ? Que cherches-tu dans les yeux de cet être ? Y vois-tu l’heure, mortel prodigue et fainéant ? » Je répondrais sans hésiter : « Oui, je vois l’heure : il est l’Eternité ! »
N’est-ce pas, Madame, que voici un madrigal vraiment méritoire, et aussi emphatique que vous-même ?
En vérité, j’ai eu tant de plaisir à broder cette précieuse galanterie, que je ne vous demanderai rien en échange.
(Charles Baudelaire – Petits poèmes en prose – 1862)
Épitaphe
A peu que le cœur ne m’en crève
Quand j’en parle ou quand j’écris :
C’est Belaud mon petit chat gris
Belaud qui fut par aventure
Le plus bel œuvre que Nature
Fit onc en matière de chats.
Sonnet à Ménine
Ménine aux yeux dorés, au poil doux, gris et fin,
La charmante Ménine, unique en son espèce ;
Ménine, les amours d’une illustre duchesse
Et dont plus d’un mortel enviait le destin.
Ménine qui jamais ne connut le Ménin,
Et qui fut de son temps des chattes de Lucrèce
Chatte pour tout le monde, et pour les chats tigresse :
Au milieu de ses jours en a trouvé la fin.
Que lui sert, maintenant, que dédaigneuse et fière
Jamais d’aucun matou, sur aucune gouttière,
Elle n’ait écouté les amoureux regrets ?
La Parque étend ses droits sur tout ce qui respire
Et de ne rien aimer tout le fruit qu’on retire,
C’est une triste vie, et puis la mort après.
(Joachim du Bellay – Divers jeux rustiques – 1558)
Vénus et Aphrodite
Prends ton ciseau, sculpteur ; polis ton diamant,
Lapideur, émailleur, fonds ta pâte. Les belles
Que j’aime, les voici ; je les veux immortelles ;
Eternisez pour moi leurs grâces d’un moment.
Sauvez-les de la mort par votre enchantement.
L’une est noire ; ses cils couvent des étincelles.
Le jaspe étoile d’or me rendra ses prunelles,
Et le basalte noir son corps souple et charmant.
L’autre est de jais, d’albâtre, et d’ambre chamarrée ;
Pour sa robe, taillez la roche bigarrée ;
L’émeraude fera la splendeur de ses yeux ;
Et j’aurai, pour peupler mon intime oratoire,
Parmi mes dieux privés, deux lares glorieux,
La Vénus tricolore et l’Aphrodite noire.
(Hippolyte Taine – à trois chats, douze sonnets – Les pénates – 1883)
Le sphinx
Ô mon beau chat frileux, quand l’automne morose
Faisait glapir plus fort les mômes dans les cours,
Combien passâmes-nous de ces spleeniques jours
A rêver face à face en ma chambre bien close.
Lissant ton poil soyeux de ta langue âpre et rose
Trop grave pour les jeux d’autrefois et les tours,
Lentement tu venais de ton pas de velours
Devant moi t’allonger en quelque noble pose.
Et, je songeais, perdu dans tes prunelles d’or
Il ne soupçonne rien, non, du globe stupide
Qui l’emporte avec moi tout au travers du vide.
Rien des astres lointains, des dieux ni de la mort ?
Pourtant !... quels yeux profonds !... il m’intimide
Saurait-il donc le mot ? – Non, c’est le sphinx encore.
(Jules Laforgue – Poèmes inédits – A la mémoire d’une chatte que j’avais – 1877)