Glose N° 11

Par : Salus
Il faut être inscrit et connecté pour répondre à un topic.
Avatar

Salus

Posts: 8700

Membre



Glose N° 11


Où l'on débordera les Muses indolentes
Doublant comme des caps leurs mèches de cheveux
Et ces accroche-cœurs aux couleurs insolentes
Nous donnerons la voie et la règle en ces jeux



Suite inconstante des « réflexions arbitraires et unilatérales sur l’ensemble historique du vers français », dont les numéros précédents sont éparpillés au hasard du tapis roulant de la vie informatique, cette haletante illusion promouvant, mine de rien, les tendances naturelles à embrouiller les cartes, d’autant que si le sous-titre change chaque fois, comment voulez-vous y comprendre quelque chose ? – vous feriez mieux de lire des gens sérieux, c’est pas avec moi que vous pourrez briller en société !
Bref, nous étions à la veille d’une révolution superbe, (le sang frais sur le sable chaud !)
Avant d’aller nourrir les siens, Chénier nous dit : « l’art ne fait que des vers, le cœur seul est poète » et il en pond des superbes !
C’est un fan de l’antiquité classique, donc, il pense droit et fort, avec un petit faible pour la monarchie, ça lui coûtera chaud !
On pourrait dire que le 18 ème siècle poétique s’achève avec sa mort…

Le régime napoléonien voit ressurgir l’épopée, car il encourage la pompe, la dorure et le passage de la brosse à reluire, dans l’unique sens de son propre poil…
La censure est féroce, le poème est didactique, épique et ennuyeux ; on traduit Shakespeare, il était temps, mais en poésie le romantisme peine à percer, l’évolution est plus rapide en prose, Benjamin Constant et Chateaubriand ne sont plus très loin, puis Vigny, Hugo et consorts, tous conservateurs mais philosophiquement divisés, font l’admiration des salons, c’est l’avènement mondain du mouvement romantique français ; ils forment le premier « cénacle romantique », en opposition plus ou mois ouverte avec les écrivains « libéraux » (dont Stendhal et Mérimée)

Vigny, dont me fascinait « La mort du loup » lorsque j’étais petit, m’est aujourd’hui à peine agréable, alors que Hugo m’est resté délicieux, qui, à la même époque, m’émerveillait, via Brassens, de vers beaucoup plus chantants, et de plus d’humanité ; le vers de Vigny est prétentieux, collet monté, c’est une poésie noble – certes fort bien écrite – mais qui n’a pas cette formidable capacité figurative des vers hugoliens, ni cette inventivité lyrique qui explose les cadres du texte pour en faire une histoire, une aventure qui emporte comme une danse, tandis que Vigny nous plombe de cette façon qu’il a d’écrire, le menton levé avec une suffisance dont souffre la muse, et le regard perdu sur la ligne bleue des Vosges (!), comparaison :


Vigny : La Mort du Loup (extraits)


Les nuages couraient sur la lune enflammée
Comme sur l'incendie on voit fuir la fumée,
Et les bois étaient noirs jusques à l'horizon.
Nous marchions, sans parler, dans l'humide gazon,
Dans la bruyère épaisse et dans les hautes brandes,
Lorsque, sous des sapins pareils à ceux des Landes
Nous avons aperçu les grands ongles marqués
Par des loups voyageurs que nous avions traqués.
Nous avons écouté, retenant notre haleine
Et le pas suspendu - Ni le bois ni la plaine
Ne poussaient un soupir dans les airs ; seulement
La girouette en deuil criait au firmament,
Car le vent, élevé bien au-dessus des terres,
N'effleurait de ses pieds que les tours solitaires,
Et les chênes d'en bas, contre les rocs penchés,
Sur leurs coudes semblaient endormis et couchés.


Victor Hugo : Gastibelza (extrait)


Gastibelza l’homme à la carabine
Chantait ainsi
Quelqu’un a-t-il connu Dona Sabine
Quelqu’un d’ici ?
Chantez, dansez, villageois la nuit gagne
Le Mont Falu
Le vent qui vient à travers la montagne
Me rendra fou.

Quelqu’un de vous a-t-il connu Sabine
Ma Senora
Sa mère était la vieille maugrabine d’Antequera
Qui chaque nuit criait dans la Tour Magne
Comme un hibou
Le vent qui vient à travers la montagne
Me rendra fou.

Vraiment la Reine eût, près d’elle, été laide
Quand vers le soir
Elle passait sur le pont de Tolède
En corset noir
Un chapelet du temps de Charlemagne
Ornait son cou
Le vent qui vient à travers la montagne
Me rendra fou.


…En 1827, Hugo publie la « Préface de Cromwell» qui lui rallie toute la jeunesse romantique, il devient le chef de file du second cénacle, qui comprend Vigny, Balzac, Sainte-Beuve, Gautier, Nerval, Mérimée, Musset, et il doit en manquer quelques-uns ; la poésie s’envole vers des sphères célestes ! Les romantiques veulent plus de liberté, s’intéressent aux littératures étrangères, autant qu’au pittoresque et à la couleur locale, le sentiment et son exaltation sont portés aux nues, le vocabulaire s’élargit par la suppression de l’obligation d’utiliser des « termes nobles » comme le faisait encore Lamartine, le plus romantique de tous, inventeur du poème philosophique, magnifique poète dont je vous passe quelque extrait en partant, mais nous reparlerons des aèdes nommés ci-avant, et de bien d’autres, le 19 ème siècle mérite qu’on s’y arrête, je le vois comme le moment le plus glorieux, le plus riche, orphiquement parlant, de ces deux derniers millénaires !


Ischia (Lamartine, extrait)


Le soleil va porter le jour à d'autres mondes;
Dans l'horizon désert Phébé monte sans bruit,
Et jette, en pénétrant les ténèbres profondes,
Un voile transparent sur le front de la nuit.

Voyez du haut des monts ses clartés ondoyantes
Comme un fleuve de flamme inonder les coteaux,
Dormir dans les vallons, ou glisser sur les pentes,
Ou rejaillir au loin du sein brillant des eaux.

La douteuse lueur, dans l'ombre répandue,
Teint d'un jour azuré la pâle obscurité,
Et fait nager au loin dans la vague étendue
Les horizons baignés par sa molle clarté!


…Que Séléné accueille vos songes !

Salus




Ce message a été édité - le 30-05-2024 à 10:43 par Salus



Ce message a été édité - le 30-05-2024 à 10:44 par Salus
Avatar

Michèle Corti

Posts: 4973

Membre

Image BBCode

Je m'avance fort dangereusement avec cette hypothèse frondeuse : Vigny était-il aussi fou de jupons que Toto ? Car jusqu'à un àge avancé, ce dernier aimait la gaudriole, ce qui expliquerait la modernité joyeuse et jaillissante de son écriture...Je dis ça, je dis rien ! Je prends même la porte avant que l'on ne me chasse ! Il est bien beau, Vigny, à l'âge de 17 ans !
Avatar

Michèle Corti

Posts: 4973

Membre

Image BBCode

Victor Hugo, jeune ne l'était pas moins !
Avatar

Aurorefloreale

Posts: 5639

Membre

Impressionnante cette photo de Victor Hugo jeune, j'en reste sans voix!
Avatar

Salus

Posts: 8700

Membre


De mémoire :
"Jusqu'à 80 ans, j'ai cru que c'était un os !"
(Victor Hugo)