Glose N° 14

Par : Salus
Il faut être inscrit et connecté pour répondre à un topic.
Avatar

Salus

Posts: 8700

Membre




Glose N° 14


Ce n'est qu'attaquant des sommets
Cachant les pics des autres cimes,
Que l'on concevra nos aînés,
Muse, et les arts que tu dessines !


…Suite des « Divagations Extravagantes »
(Grandeurs et décadences philologiques salucéennes)

Nous avions laissé Hugo, chef d’orchestre incontesté de la poésie du 19 ème siècle, agiter sa maîtresse baguette en soufflant de merveilleuses notes dans l’alto de son saxophone…
Mais, légèrement en retrait, d’autres grands musiciens font montre d’une virtuosité hors pair, et s’ils n’ont point sa renommée ni son débit, du moins leur art est-il majeur et leurs tessitures enivrantes ; Sainte-Beuve fait preuve d’un génie discret et d’un goût pour le détail, la nuance fugitive, qui préfigure l’époustouflant Verlaine :

Charles SAINTE-BEUVE   (1804-1869)


Le calme (extrait)

Souvent un grand désir de choses inconnues,
D'enlever mon essor aussi haut que les nues,
De ressaisir dans l'air des sons évanouis,
D'entendre, de chanter mille chants inouïs,
Me prend à mon réveil ; et voilà ma pensée
Qui, soudain rejetant l'étude commencée,
Et du grave travail, la veille interrompu,
Détournant le regard comme un enfant repu,
Caresse avec transport sa belle fantaisie
Et veut partir, voguer en pleine poésie.


Plus haut vers les sommets, à mon sens supérieur à Hugo, le fabuleux Nerval (Labrunie, de son vrai nom) est un des rares – peut-être le premier – à déchirer un pan du réel !
On le dit aujourd’hui « bipolaire »  (maniaco-dépressif) ce qui est possible, mais n’explique rien, surtout pas son immense génie, ni sa tendance à vouloir enfoncer, comme un coin dans le rêve, la puissance évocatrice de ses vers dans la trame de l'espace !
La musique de Nerval (Gérard de) est d’une précision et d’une délicatesse inégalée ; cet authentique peintre de l’au-delà est un prince de la maîtrise, ses vers refusent toute facilité, la redondance est exclue, l’émotion est palpable malgré un agencement d’une rigueur absolue ; écoutons le maître se décrire :

Gérard de NERVAL   (1808-1855)

Épitaphe

Il a vécu tantôt gai comme un sansonnet,
Tour à tour amoureux insoucieux et tendre,
Tantôt sombre et rêveur comme un triste Clitandre.
Un jour il entendit qu'à sa porte on sonnait.

C'était la Mort ! Alors il la pria d'attendre
Qu'il eût posé le point à son dernier sonnet ;
Et puis sans s'émouvoir, il s'en alla s'étendre
Au fond du coffre froid où son corps frissonnait.

Il était paresseux, à ce que dit l'histoire,
Il laissait trop sécher l'encre dans l'écritoire.
Il voulait tout savoir mais il n'a rien connu.

Et quand vint le moment où, las de cette vie,
Un soir d'hiver, enfin l'âme lui fut ravie,
Il s'en alla disant : " Pourquoi suis-je venu ? "


Sa sensibilité et son savoir sont immenses ; il attrape, avec le bout de ses doigts, l’âme même des choses, et nous la restitue en une forme d’animisme que je qualifierais de préhistorique, attardons-nous sur ses « Vers dorés » pour en saisir toute la portée universelle et antique ; Nerval est ce que je connais de plus proche des bardes d’Avalon ou de l’enchanteur Merlin…


Vers dorés

Homme ! libre penseur - te crois-tu seul pensant
Dans ce monde où la vie éclate en toute chose :
Des forces que tu tiens ta liberté dispose,
Mais de tous tes conseils l'univers est absent.

Respecte dans la bête un esprit agissant : ...
Chaque fleur est une âme à la Nature éclose ;
Un mystère d'amour dans le métal repose :
"Tout est sensible ! " - Et tout sur ton être est puissant !

Crains dans le mur aveugle un regard qui t'épie
A la matière même un verbe est attaché ...
Ne la fais pas servir à quelque usage impie !

Souvent dans l'être obscur habite un Dieu caché ;
Et comme un œil naissant couvert par ses paupières,
Un pur esprit s'accroît sous l'écorce des pierres !

« Eh quoi ! Tout est sensible. » C’est de Pythagore…
…Le sonnet, forme subtile et accomplie du poème, lui sied, à Nerval, à merveille ! on peut remarquer, pour ces deux textes, le parti pris, fort courant chez les poètes, bons ou mauvais, de faire fi de liaisons disgracieuses, que, de lui-même, le lecteur n’articulera pas. (On peut tout de même se poser la question d’une éventuelle intention, car « Respecte dans la bête un esprit t'agissant » est ce qu’on entend lorsqu’on fait la liaison, et c’est une phrase en tous points parfaite, y compris en ce qui concerne le sens ! (Mais, dans le texte précédent : « C’était la Mort ! (t’)Alors il la pria d’attendre » n’est pas dicible…
Précurseur du symbolisme et du surréalisme, Nerval se pend (probablement, car le suicide n’est pas prouvé) rue de la Vielle Lanterne, par une nuit glaciale de 1855 ; en bas à droite d’une lithographie moins ébouriffante que d’habitude, où Gustave Doré représente le drame, on peut lire ce quatrain du poète :


L'éternité profonde
Souriait dans vos yeux...
Flambeaux éteints du monde,
Rallumez-vous aux cieux !



Lisez Nerval, qui bouleverse,
Pendu, vaincu, sur une herse…
Ses vers surnageront longtemps,
Chevauchant l'Etoile et les vents…


Salus




Avatar

Michèle Corti

Posts: 4973

Membre

Nous partons, enrichis de votre belle prose ! Merci !
Avatar

Salus

Posts: 8700

Membre


Merciàvous !
Avatar

Oxalys

Posts: 3556

Membre

A mettre au tableau d'honneur de Nerval : il parlait très bien allemand, chose rarissime pour l'époque et a traduit une grande partie de l'oeuvre de Goethe, dont le monument "Faust". Il aurait commencé ce travail titanesque dès l'âge de 15 ans.
Goethe, si impressionné par ce jeune poète français aurait prédit qu'il irait loin dans sa carrière.
Avatar

Michèle Corti

Posts: 4973

Membre

J'ignorais ce détail tout à son honneur !
Avatar

Salus

Posts: 8700

Membre


Le savoir est alternatif
Et tout apport est une obole ;
Il est sans raison ni motif
- Mais qu'il est beau, Le Discobole !