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Auteurs Messages

Salus
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Posté à 19h55 le 02 Mar 17






Glose N° 28



Lecteur, espèce menacée ;
Lecteur, ma seule panacée ;
Pleure ! L’épisode dernier
Des « Gloses » te tombe, au panier,
Telle qu’au son tombe la tête,
Et qu’au verbe choit l’épithète…

Vingt huit épisodes succincts
Du chant fêlé de ces buccins,
Tocsin, glas de mes exégèses,
Que dévot, bon public, tu baises,
Pensant – à part – qu’il est heureux
Que finisse enfin ce jeu creux !




THE LAST GLOSES !! (C’est promis !)

...Mais celles-là s’étendront sur deux épisodes, tant elles sont fournies !


...Abandonnons les surréalistes, dont il y aurait pourtant encore beaucoup à dire, mais comme je ne suis plus payé à la ligne...
- Césaire et Senghor m’horripilent, je ne vois pas du tout la négritude comme ça !
René Guy-Cadou est vraiment trop doux…même s’il est bon.
La vraie poésie de Boris Vian tient toute entière dans « L’ARRACHE-CŒUR » et « L’ECUME DES JOURS », textes qui sont à classer parmi les œuvres majeures construisant l’éternelle et protéiforme beauté de la Lyre.
Les soi-disant « poèmes » de Vian ne sont qu’amusements noirs et sympathiques billevesées.

(Je rappelle au lecteur choqué ou agressif – pour les duels, voyez ma secrétaire – je rappelle que je suis détenteur de la vérité absolue, et que c’est mandaté par Dieu que je viens vous imposer mon irréfutable point de vue. )
DONC :

JAQUES PREVERT, qui flirta avec les surréalistes, se fâcha, comme tout le monde, avec ce con de Breton (André, hein, j’ai rien contre le chouchen !)
Prévert, c’est un cas !
Derrière la bonhomie et la gentillesse, authentiques et constitutives de son être, se cache un cerveau actif, à la précision clinique, sa poésie, souvent charmante, peut « monter dans les tours », devenir violente, accusatrice, jusqu’à l’image épouvantable du réel ; extrait :


Jacques Prévert (1934)



la chasse à l'enfant

 
Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !
Au-dessus de l'île, on voit des oiseaux
Tout autour de l'île il y a de l'eau
 
Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !

Qu'est-ce que c'est que ces hurlements
 
Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !
 
C'est la meute des honnêtes gens
Qui fait la chasse à l'enfant
Il avait dit « J'en ai assez de la maison de redressement »
Et les gardiens à coup de clefs lui avaient brisé les dents
Et puis ils l'avaient laissé étendu sur le ciment

Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !
(.........)




“PAROLES ”, ça se lit et ça s’oublie, ça se relit, sans faim et sans fin…
Mais tout Prévert est bon ; où les poètes tentent désespérément de s’élever, son azur à lui se contente d’une gauloise et d’un calembour ; Paul Fort, qui l’a précédé dans cette voie, et dont je parierais de l’influence sur son cadet, Paul Fort était un immense poète, susceptible, notamment, d’utiliser la répétition têtue avec brio, ce qui n’est pas donné à tout le monde !

Exemple extrait des "Ballades du beau hasard" :



LE BONHEUR


Le bonheur est dans le pré.
cours-y vite, cours-y vite.

Le bonheur est dans le pré.
cours-y vite. Il va filer.

Si tu veux le rattraper,
cours-y vite, cours-y vite.

Si tu veux le rattraper,
cours-y vite. Il va filer.

Dans l’ache et le serpolet,
cours-y vite, cours-y vite,

dans l’ache et le serpolet,
cours-y vite. Il va filer.

Sur les cornes du bélier,
cours-y vite, cours-y vite,

sur les cornes du bélier,
cours-y vite. Il va filer.

Sur le flot du sourcelet,
cours-y vite, cours-y vite,

sur le flot du sourcelet,
cours-y vite. Il va filer.

De pommier en cerisier,
cours-y vite, cours-y vite,

de pommier en cerisier,
cours-y vite. Il va filer.

Saute par-dessus la haie,
cours-y vite, cours-y vite.

Saute par-dessus la haie,
cours-y vite ! Il a filé !



 Extrait de "Ballades du beau hasard"




Paul Fort enfonce gentiment un Prévert sans rancune sous plusieurs tonnes de génie ; ses vers sont parfois connus de gens qui ignorent jusqu’à son existence :



LA RONDE AUTOUR DU MONDE



Si toutes les filles du monde voulaient s'donner la main,
tout autour de la mer elles pourraient faire une ronde.

Si tous les gars du monde voulaient bien êtr' marins,
ils f'raient avec leurs barques un joli pont sur l'onde.

Alors on pourrait faire une ronde autour du monde,
si tous les gens du monde voulaient s'donner la main



Brassens, évidemment, l’aimait beaucoup, et l’a magistralement mis en musique, écouter « La marine », « Comme Hier », « Le petit cheval blanc », ou « Cléopâtre » est un bonheur qui ne tarit pas !

Oublions Queneau et Perec (de L’Oulipo, que nous avions évoqué), oublions-les ici, car, si je les tiens pour d’excellents romanciers – surtout Queneau – et de redoutables mécaniciens de la langue – surtout Perec – ils n’ont pas, pour moi, valeur de poète, à proprement parler, pas plus que Nougaro, très bon chansonnier, ou Léo Ferré, bête de scène, interprète éventuellement magnifique, et exécrable représentant revendicatif d’une anarchie qui semble plus une pose qu’un engagement… Ça, c'est encore des potes en perspective ! 

Bon, je pardonne tout à Ferré, parce qu’il a superbement servi Aragon, et aussi pour « La mémoire et la mer », texte plein du sel de l’embrun et d’une sauvage mélancolie, et puis « Avec le temps », deux grands poèmes, il aura au moins réussi ça ! (mais je connais imparfaitement son œuvre, quelque chose a pu m’échapper), « Nous deux », Qu’il interprète, est un beau poème, par exemple, mais on le doit à Caussimon, dont je ne sache pas qu’il en ait écrit de meilleurs !

Ainsi, le 20ème siècle trouvera quelques rares chanteurs / poètes, et quelques rares grands poèmes, créés par des chanteurs ; d’auteurs, on citera - et j’en oublie – Brel, Gainsbourg (dont « La valse de Mélodie », accède – Ô combien ! à la poésie, c’est à dire que le texte peut très bien se passer de musique et du talent de l’interprète : il tient tout seul ! – La preuve :




VALSE DE MELODY


Le soleil est rare
Et le bonheur aussi
L'amour s'égare
Au long de la vie

Le soleil est rare
Et le bonheur aussi
Mais tout bouge
Au bras de Melody

Les murs d'enceinte
Du labyrinthe
S'entrouvrent sur
L'infini




- C'est tout ?
- C’est tout ! C'est la plus belle valse du monde !

…Et Brassens, déjà cité, dont je vous passe le magnifique « Blason » avec les mêmes remarques que précédemment :



LE BLASON


Ayant avecque lui toujours fait bon ménage
J'eusse aimé célébrer, sans être inconvenant
Tendre corps féminin, ton plus bel apanage
Que tous ceux qui l'ont vu disent hallucinant.

C'eût été mon ultime chant mon chant du cygne
Mon dernier billet doux, mon message d'adieu.
Or, malheureusement, les mots qui le désignent
Le disputent à l'exécrable, à l'odieux.

C'est la grande pitié de la langue française
C'est son talon d'Achille et c'est son déshonneur
De n'offrir que des mots entachés de bassesse
A cet incomparable instrument de bonheur.

Alors que tant de fleurs ont des noms poétiques
Tendre corps féminin, c'est fort malencontreux
que ta fleur la plus douce et la plus érotique
Et la plus enivrante en ait de si scabreux.

Mais le pire de tous est un petit vocable
De trois lettres, pas plus, familier, coutumier
Il est inexplicable, il est irrévocable
Honte à celui-là qui l'employa le premier.

Honte à celui-là qui, par dépit, par gageure
Dota du même terme, en son fiel venimeux
Ce grand ami de l'homme et la cinglante injure
Celui-là c'est probable, en était un fameux.

Misogyne à coup sûr, asexué sans doute
Au charme de Vénus absolument rétif
Était ce bougre qui, toute honte bue, toute
Fit ce rapprochement, d'ailleurs intempestif.

La malepeste soit de cette homonymie !
C'est injuste, madame, et c'est désobligeant
Que ce morceau de roi de votre anatomie
Porte le même nom qu'une foule de gens.

Fasse le ciel qu'un jour, dans un trait de génie
Un poète inspiré, que Pégase soutient
Donne, effaçant d'un coup des siècles d'avanie
A cette vraie merveille un joli nom chrétien.


En attendant, madame, il semblerait dommage
Et vos adorateurs en seraient tous peinés
D'aller perdre de vue que, pour lui rendre hommage
Il est d'autres moyens et que je les connais,

et que je les connais.



…Une subtilité sans nom dans ces vers d’un lyrisme délicat, d’un humour ravageur, d’une rare beauté !
- On notera, chez ce sétois, outre une grande prise de liberté, en ce qui concerne la versification, alliée à beaucoup de rigueur littéraire et d’inventivité, une diction particulière, qui lui fait appuyer les « e » muets de fin de vers, (féminins, donc) rajoutant en ces occasions, sans qu’en soit choquée l’oreille, une syllabe à ce qui, techniquement, ne peut plus s’appeler un alexandrin !
On ne citera pas - j’en oublie - Michel Sardou, Yves Duteil, et autres Michelle Thor…

Mais on s’arrêtera à ce grand texte poétique qui semble avoir échappé à la banalité coutumière dont fait preuve son auteur, il s’agit du superbe « Tu n’as pas de nom » de Anne Sylvestre, qui ira au paradis, grâce à ce texte, lequel rachète l’ensemble de son œuvre …Je vous le passe !



TU N’AS PAS DE NOM


Non, non tu n'as pas de nom
Non tu n'as pas d'existence
Tu n'es que ce qu'on en pense
Non, non tu n'as pas de nom



Oh non, tu n'es pas un être
Tu le deviendrais peut-être
Si je te donnais asile
Si c'était moins difficile
S'il me suffisait d'attendre
De voir mon ventre se tendre
Si ce n'était pas un piège
Ou quel douteux sortilège


Savent-ils que ça transforme
L'esprit autant que la forme ?
Qu'on te porte dans la tête ?
Que jamais ça ne s'arrête ?
Tu ne seras pas mon centre
Que savent-ils de mon ventre ?
Pensent-ils qu'on en dispose
Quand je suis tant d'autres choses ?


Déjà tu me mobilises
Je sens que je m'amenuise
Et d'instinct je te résiste
Depuis si longtemps, j'existe
Depuis si longtemps, je t'aime
Mais je te veux sans problème
Aujourd'hui, je te refuse
Qui sont-ils ceux qui m'accusent ?


A supposer que tu vives
Tu n'es rien sans ta captive
Mais as-tu plus d'importance
Plus de poids qu'une semence ?
Oh, ce n'est pas une fête
C'est plutôt une défaite
Mais c'est la mienne et j'estime
Qu'il y a bien deux victimes


Ils en ont bien de la chance
Ceux qui croient que ça se pense
Ça se hurle, ça se souffre
C'est la mort et c'est le gouffre
C'est la solitude blanche
C'est la chute, l'avalanche
C'est le désert qui s'égrène
Larme à larme, peine à peine


Quiconque se mettra entre
Mon existence et mon ventre
N'aura que mépris ou haine
Me mettra au rang des chiennes
C'est une bataille lasse
Qui me laissera des traces
Mais de traces je suis faite
Et de coups et de défaites



Non, non tu n'as pas de nom
Non tu n'as pas d'existence
Tu n'es que ce qu'on en pense
Non, non tu n'as pas de nom
 


…C’est poignant, racé, et en plus, c’est vrai !

Pour ce qui est du 21ème siècle (accrochez-vous, c’est bientôt fini), je ne vous ferai pas l’offense de vous passer du ¤¤¤¤¤ ¤¤¤, poète gentiment à gauche, que j'espère peu revanchard, et qui écrase des tomates en public (ah ! la symbolique de la tomate !), profite d’un incompréhensible vent en poupe dans le sud-ouest, (Reconnaissance, chaire de poésie à l’université Toulouse-Mirail, si, si !), et déprime la Muse jusqu’au dégoût par l’indigence de ses vers…il est clair que quelque chose m'échappe !

Par contre, je vous aurais bien passé, si je ne craignais un procès en bonne et due forme, ou, comme la dernière fois, qu'il ne m’intimât hautainement l’ordre de les retirer, quelques textes de « Darius Hyperion » dont la mégalomanie et le pseudonyme font rigoler, mais dont les vers forcent le respect par leurs qualités poétiques, leur prosodie*, l’imagination, la technicité et l’équilibre !
Vous le trouverez facilement sur la toile, c’est un grand poète, vous pouvez me faire confiance : je m’y connais !

(*prosodie . − LINGUISTIQUE :

1. ,,Étude de phénomènes variés étrangers à la double articulation mais inséparables du discours, comme la mélodie, l'intensité, la durée, etc.`` (Mounin 1974).


Autre artiste majeur d’aujourd’hui, qui ne devrait pas me tenir rigueur, lui, de se retrouver dans mes « Gloses », un monsieur à la poétique le disputant d'une beauté formelle, à l’apparente simplicité (ne vous y trompez pas !) des textes, d’une élégance parfaite, sobres et beaux, où l’humour peut émerger aussi bien que la mélancolie, il s’agit de Thierry Cabot, dont il faut lire et relire « La blessure des mots » - disponible sur la toile, je vous en passe quelques vers :



Quelqu’un ?


Il avait trop mangé le pain noir des familles,
Trop connu cent fois l'an
Le brouet de l'école indigeste et bêlant
Entre les mêmes grilles ;

Il avait vu le siècle en panne d'idéal
Le forcer de le suivre
Afin qu'il renonçât pour une obole à vivre
Et qu'il prît goût au mal ;

Souvent, il avait tu les mots de la colère
Devant l'ordre établi,
Confondu quelquefois le mensonge et l'oubli,
Le gain et le salaire ;

Sur la scène du monde obscurci de vapeurs,
Il avait l'âme en faute,
Trop de fois célébré la vertu la moins haute
Sous des masques trompeurs ;


Thierry Cabot – La blessure des mots / 41


Ou encore :


Le temps


Dans son égale fuite obscène,
Le temps suffit à notre peine,
Le temps s'agrippe à nos genoux.
Nous jouons tous la même scène
Puis le rideau s'abat sur nous.

A ses complots, farce inhumaine,
Un jour indécis nous ramène,
Un jour ou bien une autre nuit.
Le temps suffit à notre peine
Car il est là qui nous détruit.

En désolante veuve habile à mon suicide,
L'heure allonge vers moi son haleine perfide,
L'heure semblable et folle à quoi je me suspends
Tel un sot funambule accablé de serpents.
Et dans la solitude enragée à me suivre,
J'implore vainement le Ciel qui m'eût fait vivre,
Ridicule pantin aux songes éperdus,
Balayant la douleur de mes bras morfondus.


Thierry Cabot – La blessure des mots / 48


…La rime est claire, la forme est belle, l’histoire est bonne, rien ne pèche, c’est grand, c’est Grec,
Merci, Monsieur Cabot !


-----(La seconde partie, sur la même chaîne, à l'instant !) ------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Résumé des épisodes en cours : « Le mystère est opaque et le lire, utopique ! »



…Nous citerons également MARINE LAURENT, dont je découvre avec vous l’excellence littéraire et l’absolue originalité, malgré un goût immodéré pour le néologisme, et une susceptibilité de nitroglycérine !
…Elle est une poétesse au plein sens du terme, je rends ici un hommage vibrant à sa lyre, pour les textes, reportez-vous à votre site préféré ; je vous en repasse un, encore tiède, rappelez-vous, elle est arrivée avec ça :



FEMME AVEC DÉSERT


Une femme sur un banc avec une robe plissée
Le chemin salé d’une larme sur la joue
Le cœur dans un désordre de chambre d’enfant
S’éteint comme une lampe sans huile

Femme veilleuse assise en chat
Sur un banc de mots de feuillage
Et qui attend
Une bouteille d’encre au fond de l’âme
Déchirante de vie
Dans la forêt du monde
Je m’arrêterai de mourir
Lorsque je vous verrai
Que vous me parlerez
Sur le quai
Vous me reconnaîtrez
J’aurai le cœur dans les mains jointes
Geste pauvre de tous les jours
Je roulerai mon cœur en boule
Et je plierai mes cris
Et les flocons de mon sourire
Iront mourir
Dans la fosse aux mille soleils.




C’est beau, c’est fort !
C’est plein d’azur et de sang frais, de lumières tachées, du bruit des ombres… 



Je ne saurais vous quitter sans extraire quelques perles, piochées ici et là, et puis nous finirons par Guy Vieilfault, poète encore contemporain, à la dimension verlainienne…

Voici d’abord un texte incomplet d’un très jeune poète que j’aurais infiniment aimé rencontrer, mais qui avait disparu à mon arrivée, supprimant tous ses textes, ce qui représente une vraie vacherie ; quand on écrit comme ça, les vers appartiennent de fait au patrimoine de l’humanité, on n’en peut plus disposer à sa guise !
(Je crois que c’est un ami Zutique qui m’a passé ça, merci à lui)




BARBARIE (incomplet)


C’est encore une fois dans le camp des barbares
Que je partis sauvage aux célestes régions,
Et jamais on ne vit dans de grandes fanfares
Mon cœur calquer son rythme au pas de la légion.

J’aimais les dieux paillards et les messes féroces
Où des fantômes bleus au sortir de l’oubli,
Dansaient autour du feu dans des transes atroces
Que chacun emportait jusqu’au fond de son lit.

Et je vais par des villes mendiant des rêves
Dérobant la prière des nécessiteux,
Troublé par le rayon blafard d’astres en grève
Je passe absurdement comme un serpent boiteux.



…Hein ! J’ai cru, glacé, voir surgir le fantôme de Rimbaud !

(Je couvre d’or et de diamants quiconque me mettra en contact avec l’extraterrestre capable d’écrire des trucs comme ça !)

...Puis ceci, poignant et vécu, de Michèle Corti :


RIEN !


Les hommes n’en sauront rien
Nous ne dirons pas l’innommable
Les cheveux coupés et les dents
Dont l’or rendait leurs yeux brillants
Nous ne dirons jamais la faim
Malgré cette terrible odeur
De chairs brûlées, et à la fin
Cette atroce, rampante peur
Nous tairons aussi l’indécence
De ces charniers amoncelés
Nos lèvres à jamais scellées
Nous vivrons avec la souffrance
Au souvenir d’atrocités
Prisonniers pour l’éternité
Derrière un mur de barbelés !


J’ai aussi ça, qui est ce que je connais de plus proche d’une invocation chamaniste :


JE TIENS MA MONTAGNE


A Manuel Van Thienen et Lance Henson

Je tiens ma montagne.
Je tiens ma montagne comme tous les sages.
Je la tiens, une main sur la bride du sentier,
et la forêt pour étrier.
Je tiens ma montagne fermement
en nœud des mondes.
Je la chevauche bien ronde.
Coyote peut bien hurler à la mort,
qu’importe !
Je tiens ma montagne,
Je la tiens comme tous les sages.


(C’est de Albert Guignard, poète sauvage créateur du Maquis Culturel, sis au mont Popey)

Roland Dauxois, autre poète sauvage, écrit ceci :


Il nous faut vivre poètes !
Montrer à tous que nous n’avons besoin
ni de temples, ni de guides !
Ne sommes-nous pas revenus d’entre les morts ?
Avec leurs vides, leurs fringales, leurs fosses à remplir,
certains, à mains levées, dessinèrent des courbes brisées
pour nous enseigner l’harmonie !
Notre désarroi grandissait avec le déclin de la lampe,
les mêmes démons livraient une fois de plus bataille.
Il nous faut vivre poètes !
La brûlure est toujours là,
il est temps d’inviter la révolte au festin,
de frapper l’enclume,
de déverser notre colère
dans le creuset de la beauté,
de forger des armes pour défendre nos esprits,
d’apprendre à danser avec nos fantômes,
il nous faut vivre poètes !




Du même, nous pouvons lire :


Je n'ai rien à vous dire
peut-être tout à écrire,
les cimes me semblent si lointaines,
l'esprit ne sait où les chercher,
je n'ai rien à vous dire
juste de grands vides à partager,
je ne serai pas avare,
je vous abandonnerai le plus grand ;
vous retrouverez en lui
les traces invisibles d'une vie entière
construite sur la faim
de l'impossible connaissance.




…Et encore, de Guy Menu, cette agate littéraire :



CORDÉE MAGIQUE


A ses cordes suspendu,
Il craint la chute brutale
De la cime, redoutable,
Où son corps est attendu.


Il pose un pied doucement,
Cherchant un bon équilibre,
Lance au ciel une main libre,
D’un élégant mouvement.


Le flux d’air est maîtrisé,
Le diaphragme mobile,
Au mouvement cantabile
D’un feu régularisé.


Et la magie opéra,
Vibrant tous les os du crâne,
D’un son si pur qu’on se damne,
Pour l’Artiste d’Opéra !




...On peut y voir un équilibre rare entre le sens et le son, et s’arrêter sur la vraie-fausse rime « Brutale / Redoutable », au parfum impréhensible !
Du même site, un merveilleux petit quatrain de Richard (Louis), dont la qualité éclipse la rime boiteuse :
Une extraction de quintessence,
Du spondée à l'alexandrin,
J'en essore toute l'essence,
Serais-je moins qu'un béotien ?

Ainsi, partout, de pépites en perles, d’étranges animaux s’affairent autour de cette cathédrale culturelle que l’esprit bâtit de flèches et de voûtes ; ils enjolivent des cimaises aux extrados des arcs, testent des clefs, assemblent savamment l’outil toujours plus complexe du discours écrit, vous verrez qu’on finira par devenir intelligents !
Pour boucler – c’est juré ! – cette dernière glose, je vous propose, exempts de tout commentaire, trois textes de Guy Vieilfault, poète majeur, qui œuvre encore aujourd’hui à l’édification du sens, du langage et de la musique.

Salut !
Salus.

Nota : j’ai retapé, par incurie informatique, bien des textes poétiques, si vous y surprenez une faute ou une incohérence, soyez gentils de me le faire savoir.


LA MORT DES POETES


Les poètes sont morts... me dit-elle tout bas, et sa voix s’amenuise, palpite, chuchoteuse que la brise éparpille, dépose çà et là dans des ciboires d’ombre bleue où, fous de pollen, des insectes se noient.

Les poètes sont morts... En son regard fleurissent les iris de l’ailleurs, sauvages, odorants aux méandres d’un ru mélancoliquement ignorés et jasant pour quelques sauterelles dans des prés de mémoire.
 
Les poètes sont morts, ivres de jamais-plus... et, diaphane, sa main tire, comme un linceul, le silence tout blanc sur ce livre fermé où vrombissent les mots, abeilles s’échappant des essaims oubliés.




PARAPHE



Par les frimas de haute laine
Elle narguait, plus nue que nue,
L'hiver dehors trop tôt venu
Et dessinait, d'un doigt menu,
Son prénom : Marie Madeleine
Dans le brouillard que son haleine
Figeait aux vitres, retenue.

Elle avait goût de pécheresse
Quand je mordais à pleines dents
Dedans la chair de ses vingt ans.
A grands pas s'éloigne le temps
- Ses effluves encor m'oppressent ! -
De l'encens des si noires messes
Dont nous fûmes les célébrants.

Lorsque ses paumes me touchèrent
(Ce m'était la première fois)
Ce fut comme ondée qu'on reçoit
Pour un baptême d'enfant-roi.
Ne demeure de ce naguère
Sur le carreau qui s'empoussière
Que ce paraphe sans emploi.




FAVELAS


La ville s’assoupit et les seins soulevés
Des collines sans nom allaitent le silence.
Quelque part, dans la nuit, comme une fulgurance
Un cri s’élève et meurt, appel inachevé,
Râle d’une agonie ou de pauvre jouissance.

Naufragés des taudis, à l’heure où le sang bat
Dans le déhanchement de noires bacchanales,
Des marins de sueur à l’arrogance mâle
Cueillent à pleines mains au rythme des sambas
Les croupes ondulant d’aphrodites vénales.

Dans ces jeux de l’amour où les bandit-manchots
Pour vingt dollars froissés dans la main qui transpire
Ouvrent la fille offerte, avide tirelire,
On ne sait qui se perd, Carlota ou Sancho,
Quand l’aube ensommeillée dans le brouillard s’étire.

Comment peut-on aimer, dis-moi par quel credo
Insensé balisant ce chemin de détresse
Peut-on quérir en l’autre, inaudible déesse
D’un Olympe embrassé par le Corcovado,
Les éthers frelatés d’une infinie tristesse?

Des favelas de suie on devine, incertains,
Des corps se mélangeant ainsi que des racines
Dans l’humus d’un délire où l’âme s’hallucine.
Et quand s’évanouit la ronde des putains
La cité ouvre un œil en l’aurore assassine.









Explicit – Fin des Gloses








Marcek
Membre
Messages : 5017


Posté à 23h15 le 02 Mar 17

Merci !


Salus
Membre
Messages : 4400


Posté à 16h16 le 03 Mar 17


Ceux qui m'ont lu, plein de courage,
Preuses et preux des mots écrits,
Sont, j'en suis sûr, les seuls épris
De la science où je fourrage !


Marcek
Membre
Messages : 5017


Posté à 21h10 le 03 Mar 17

Nous fourrageons Avec entrain
Ravis d'un regard perspicace
Qui déblaie pour nous le chemin
Sur lequel nous cherchons vos traces !


Salus
Membre
Messages : 4400


Posté à 22h28 le 03 Mar 17


Malgré son âpreté rapace,
Gageons que sous la loi d'airain
Courbant l'Achéen puis le Thrace,
L'on trouve à moudre quelque grain !


Aurorefloreale
Membre
Messages : 6076


Posté à 23h02 le 03 Mar 17

Il y a tant bon grain à moudre dans cet airain! Merci du partage!
Aurore


Salus
Membre
Messages : 4400


Posté à 17h46 le 04 Mar 17


Oui, que d’efforts ! (j'ai l'airain moulu !)

Merciàtoi !


Skipette
Membre
Messages : 204


Posté à 14h34 le 12 Mar 17

Merci à Marcek et Eric de m’avoir permis de me délecter à lire ces gloses d’un seul trait !

Salut, Salus ! Grand merci de ce beau voyage chez les maîtres et héros de mon enfance, ma jeunesse, ma vie… et de la belle découverte de quelques perles contemporaines !!!

Salut


Aurorefloreale
Membre
Messages : 6076


Posté à 07h01 le 14 Mar 17

Salut , Salus

Merci de m'avoir guidée parmi ces jolies contrées poétiques qui demandaient à se découvrir pour mon plus grand plaisir!!!


Ancienmembre
Membre
Messages : -637


Posté à 08h51 le 14 Mar 17

merci cher ami
tu n'as plus qu'à en faire un recueil
quel travail !


Salus
Membre
Messages : 4400


Posté à 19h26 le 21 Mar 17


Merci à vous ; je travaille aux corrections...


Ancienmembre
Membre
Messages : -637


Posté à 08h52 le 19 Jan 18

J'ai tout lu
C'est super
Merci et respect


Salus
Membre
Messages : 4400


Posté à 16h17 le 22 Jan 18


Merci à toi Mercurocrom !


Aurorefloreale
Membre
Messages : 6076


Posté à 08h36 le 23 Jan 18

J'ai tout relu , chaque poème est une œuvre en soi demandant le temps de l'admiration, découverte de perles scintillantes sur le site, un plus à ne pas hésiter à partager, merci pour l'immense recherche que cela a nécessité et pour tout cet admirable travail accompli pour le plaisir de partager toutes ces beautés dormantes sur beaucoup de pages , belles elles sont chacune à découvrir avec même passion, grand merci!!!


Salus
Membre
Messages : 4400


Posté à 11h40 le 24 Jan 18


Merci à toi, Ô Raure !

(Ah ! que n'es-tu éditrice !)

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