PPPF N° 5
Comme prévu par les astres
Et tous les Nostradamus
(Entonnons des orémus !)
Voici, prestes Zoroastres,
Les « Précis », ces écrits nus,
Indiqués, par les cadastres,
Comme lieux des festes pastres
Sacrifiant aux Janus
D’ambiguïtés littéraires
Presque frères des Satyres,
Au son des fifres d'un gueux,
Flûtiaux, tambourins et danses !
- Les gambits et les sentences,
Vous seront – j’espère – jeux !
- Petit Précis de Poétique Formelle -
(Le sens)
Je suis fou comme mon frère le lapin, je cours dans la littérature, je creuse frénétiquement ici, je grignote vite là ; pris de panique, je fonce à travers le touffu des phrases, jusqu’au trou bienveillant de mon credo poétique, d’où je regarde ma part de ciel avec une sérénité vigilante ; parfois, sous quelque lune amie, j’ai senti le vent de nuit chuchoter dans mes immenses oreilles…
L’impréhensible, tous azimuts ?
Hé ! Non, pas tout à fait.
En fait, ce sont les multiples portes ouvertes par les symbolistes, les quelques déchirures pratiquées par les surréalistes, et d’hypothétiques électrons libres, tels François Villon ou Antonin Artaud, qui guident le tâtonnement nuageux de mes vers…
Le sens ? bien sûr, il est rigoureusement nécessaire, mais il n’est indispensable que d’être !
La compréhension du lecteur ne se doit qu’une éventualité certaine ; il suffit que l’on soit sûr qu’un sens existe, derrière le chaos apparent et sensible d’affects et de musique, pour pouvoir apprécier, juger, frémir.
Analyse – exceptionnelle – d’un texte :
Les oiseaux
Le brin d’herbe sous la tourbe,
Simplissime germe encor.
Cimaise où l’amour s’embourbe,
Diaphane et sordide d’or,
Cette hébétude laurée
Se love en son Epinal.
Je t’aime et vole à l’orée
Des jours où luit ton fanal,
Tes fards promettant les aubes
Aux ports emmêlés de nuit.
Ma nature est dans tes robes
Et rien de toi ne me nuit.
Le brin d’herbe simplissime
Caducée aux impressions
Hisse l’âme sur la cime ;
L’abîme est scintillations
Le brin d’herbe, c’est le paradigme de la vie, dans ce qu’elle représente de plus humble, de plus simple, et de plus têtu, le symbole autour de quoi tournera le texte, un moyeu, un axe.
Le second couplet, et premier quatrain, décrit l’amour institutionnalisé, formel, civique : le mariage (en « image d’Epinal », mais aussi à travers la représentation de la « cimaise »
(ornement sous-sommital d’une arche, par exemple), cette forme d’amour, toute sociale, dans laquelle retombent presque tous les couples, contribuant activement à l’établissement de ce monde par le remodelage infini de la même structure, cette forme
« d’amour », l’impréhensible la juge « hébétude laurée »(des lauriers de la reconnaissance sociale ; le monde comme chaîne, avec le couple pour maillon.)
Le deuxième quatrain, suivi du second distique, c’est l’inverse !
C’est l’amour vrai, parce qu’il est fou, prêt à tout,
prisonnier – consentant – seulement de lui-même, d’où le titre, dont l’évidente symbolique doit voler à l’idée du lecteur !
Amputé en tercet, afin que pèse mieux le dernier vers, le troisième quatrain revient au brin
d’herbe, solitaire chose menue ballottée par le vent, mais véritable « caducée » (Emblème d'Hermès, qui devint la marque des hérauts, des messagers), et puis, vous savez, ces jolies images signifiantes que l’on voit, par exemple, au-dessus des pharmacies…
Brin d’herbe, donc, apportant le message absolu de la vie…
Je vous laisse vous débrouiller avec le dernier vers, vous avez l’air doué.
Dans l'étude approfondie de tout possible ouvrant à la compréhension tactile et émotionnelle du langage, testant les mètres et les maîtres dans de dangereuses
recherches inextricables, avec l'utilisation gratuite et réitérée, sans nécessités de composition, de formules et de façons anciennes, voire moyenâgeuses, comme
d'anastrophes futuristes, de vrais-faux dodécasyllabes non césurés, mais avec élision du retour à la ligne, et inversement (!), de syncopes inédites, de rimes hallucinées, internes, suggérées, équivoques, de présentations tronquées, de formes tant rigoureuses
qu'apocalyptiques, d'agencements de contraintes tendancieux, décalant les sons et les sens, refusant toutes les facilités, arrangements, compromissions, mélangeant les hymnes et les rythmes, les isthmes et les schismes, à contre ou avec le courant, tenant systématiquement compte de l'ensemble des règles de la versification, joyau sans cesse étudié qui ouvre aux arcanes sonores, musicaux, signifiants, du discours, et de certains ajouts drastiques comme de la justification des amendements pratiqués, usant d'inconcevables stratagèmes (une strate à gemmes), écartant certaines diérèses, mais privilégiant l'étymologie, et rejoignant à l'occasion des mots la stricte pureté formelle de la
poésie classique, qu'il prétend maîtriser, comme, à l'aise avec la contrainte diffuse, la prose poétique non rimée, peu, mais cependant usitée, jouant, comme ici, de tous les fascinants imbroglios de la langue, dont seul l'écrit est en mesure de présenter la dimension alchimique, astrale, magique, l’impréhensible, entreprise universelle au chiffre d’affaires que je vous dis pas, vise infiniment plus haut que les minables directeurs de holdings, chefs d’État véreux, et autres petits mégalomanes ridicules, insignifiants poissons baignant dans la fétidité tiède de leurs discours frelatés ;
l’impréhensible, s’aventurant sur la trace à peine marquée d’un explorateur exceptionnel, espère, puisque celui-là - et celui-là seul - en a prouvé la possibilité, inciser à son tour la trame du réel pour marcher de plain-pied dans les dimensions oniriques de l’équilibre de l’œuf !
Je parlais, vous l’aviez deviné, d’Arthur Rimbaud, nous finirons cette trop courte session par une de ses magies alchimiques, qui défient l’entendement :
AUBE
J'ai embrassé l'aube d'été.
Rien ne bougeait encore au front des palais. L'eau était morte.
Les camps d'ombre ne quittaient pas la route du bois. J'ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit.
La première entreprise fut, dans le sentier déjà empli de frais et blêmes éclats, une fleur qui me dit son nom.
Je ris au wasserfall qui s'échevela à travers les sapins : à la cime argentée je reconnus la déesse.
Alors je levai un à un les voiles. Dans l'allée, en agitant les bras. Par la plaine, où je l'ai dénoncée au coq. A la grand'ville elle fuyait parmi les clochers et les dômes, et courant comme un mendiant sur les quais de
marbre, je la chassais.
En haut de la route, près d'un bois de lauriers, je l'ai entourée avec ses voiles amassés, et j'ai senti un peu son immense corps.
L'aube et l'enfant tombèrent au bas du bois.
Au réveil il était midi.