Mais ce n'est pas à la formule de Stokes (ni de celle de Hankel) qu'il était question en première page de L'Aurore. La lettre ouverte d'Andrade était adressée
Au camarade Mercier
ancien élève de l'Ecole Polytechnique
Mon cher camarade, tu étais ministre de la guerre à l'époque de la condamnation de Dreyfus ; (…)
J'arrête ici la citation. Elle suffit à nous apprendre qu'entre anciens polytechniciens on se tutoyait et on s'appelait « camarade », même si on ne se connaissait pas personnellement. A ceux que la date (janvier 1898) et le nom du journal n'auraient pas alertés, je précise que, quelques jours plus tôt, le 13 janvier, ce quotidien avait publié la lettre d'Emile Zola au président de la République
J'accuse... !
Une des « unes » les plus célèbres de la presse quotidienne, et que depuis, il informait ses lecteurs sur les suites.
Emile Zola et L'Aurore poursuivis
Arrestation du Colonel Picquart – Le Commandant
Esterhazy chassé de l'armée
titrait-il le 14, et il consacrait de la place dans ses colonnes à « une protestation » :
Les soussignés, protestant contre la violation des formes juridiques au procès de 1894 et contre les mystère qui ont entouré l'affaire Esterhazy, persistent à demander la révision.
Sous le noms d'Emile Zola et d'Anatole France, L'Aurore alignait une liste de signataires, qui s'allongea de jour en jour, et parmi lesquels figuraient de nombreux scientifiques. Plutôt que de nommer les plus connus, je me contente de relever la présence de deux jeunes gens, le physicien Jean Perrin et le mathématicien Henri Lebesgue, tous deux présentés comme « agrégés de l'université ».
On n'était plus en 1895 et, comme l'ensemble de la société française, l'ensemble des mathématiciens était divisé. Jacques Hadamard et Paul Painlevé, par exemple, s'étaient déclarés en faveur de Dreyfus. D'autres, tels Camille Jordan ou Charles Hermite, étaient anti-dreyfusards. Il signèrent d'ailleurs un autre appel, celui de la Ligue de la patrie française. Le jeune Emile Picard, gendre de Charles Hermite, fut même membre du Comité de cette ligue, qui venait de se créer en réaction à la naissance de la Ligue des droits de l'homme.
Davantage que ce que fit Picard, on se souvient du rôle que joua Paul Painlevé dans cette histoire, parce qu'elle marqua le début de son intérêt pour la politique. Ce mathématicien fut, par la suite, souvent ministre et même, on le verra, président du Conseil. En déposant au procès de Rennes en 1899, il parvint à mettre en doute la certitude mathématique de Bertillon, l'homme que l'on présente souvent comme l'inventeur de la police scientifique... le doute, qui est une composante indispensable de la science et de ses méthodes, n'était pourtant pas pratiqué par ce policier trop sûr de lui. C'est aussi Painlevé qui fit appel à l'autorité scientifique de Poincaré.
Et c'est à la suite de cette action que, lors du procès en réhabilitation du capitaine Dreyfus, en 1904, trois mathématiciens plutôt discrets sur leurs opinions politiques, Henri Poincaré, Paul Appell et Gaston Darboux, fournirent un rapport qui démonta définitivement l'argumentation de l'accusation. Car, on a peine à le croire aujourd'hui, toute l'accusation contre Dreyfus reposait, du point de vue juridique, sur un document manuscrit appelé le « bordereau » et sur la « preuve mathématique », forgée par le péremptoire et ignare Bertillon, qu'Alfred Dreyfus en était l'auteur.
On a peine à le croire aussi, certains universitaires dreyfusards virent leur carrière compromise, ou au moins ralentie, par leur prise de position. Ce fut le cas de Jules Andrade qui – et nous revenons au 16 janvier 1898 – avec sa lettre ouverte au général Mercier, avait fait un peu plus que signer la protestation. La lettre appelait à la révision du procès de « notre camarade Dreyfus » (qui était aussi un ancien polytechnicien, donc un camarade d'Andrade et de Mercier), il mettait en cause la probité scientifique de Mercier, et concluait sur l'annonce de la naturalisation de Tartuffe. La publication de cette lettre provoqua dans la bonne ville de Rennes, dès le 17 janvier, de violentes manifestations anti-Andrade, anti-Dreyfus et antisémites (dirigées en particulier contre un collègue d'Andrade à Rennes, le philosophe Victor Basch, un des fondateurs de la Ligue des droits de l'homme) et des incidents divers, à la suite desquels le Préfet pressa le ministre de l'Instruction publique de déplacer Andrade de toute urgence – et Jules Andrade fut muté à Montpellier.
(« La formule de Stokes, roman » – Michèle Audin – Ed. Cassini, 2016)
Ce message a été édité - le 06-06-2021 à 12:50 par Jim