PETITE EVOLUTION DU SONNET

Par : Jim
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Jim

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Basons nous sur l'exemple du sonnet CLIII de Pétrarque.

Ite, caldi sospiri, al freddo core ;
rompeteil ghiaccio che pietà contende,
e se prego mortale al ciel s'intende,
morte o mercé sia fine al moi dolore.

Ite, dolci penser, parlando fore
di quello ove 'l bel guardo non s'estende
se pur sua asprezza, o mia stella n'offende,
sarem fuor di speranza e fuor d'errore

Dir se po ben per voi, non forse a pieno,
che 'l nostro stato è inquieto e fosco,
si com'è 'l suo pacifico e sereno.

Gite securi omai, ch'Amor vèn vosco :
e ria fortuna po ben venir meno,
s'ai i segni del moi sol l'aere conosco.

(Dal canzoniere)

Observons ce sonnet de Pétrarque. On voit 14 vers répartis sur 2 quatrains et 2 tercets. Les quatrains sont écrits suivant le même schéma de rimes ABBA ABBA. Il en va ainsi dans tous ses sonnets. Par contre, les tercets testent une grande variétés de schémas, ici CDC DCD. Rien n'est établi définitivement à leur sujet par Pétrarque. A un détail près : il n'y a jamais de distique dans un de ces tercets ! malgré ce qu'on peut lire à droite à gauche. Il semble que notre poète n'ait jamais pensé à ces 6 vers comme un sixain constitué d'un distique et d'un quatrain. Cette vision des tercets en sixain apparaît chez Marot et Peletier en France, Wyatt, Howard, Spenser et Shakespeare en Angleterre.

Le schéma de rimes de ce poème est donc :
ABBA ABBA CDC DCD

Une erreur commise par les spécialistes inattentifs est de croire en la présence de distiques dans quelques sonnets de notre poète, Erreur que le présent sonnet permet de comprendre. En effet, dans de nombreux poèmes, les rimes portent la même voyelle finale, précédée d'un groupe de lettres différentes, car les rimes sont rarement pauvres chez Pétrarque. Ainsi, notre sonnet voit ces six rimes porter la voyelle « o », mais chaque fois précédée par : « -en » ou « -osc », autrement dit, ces tercets sont construits sur 2 rimes, l'ensemble de ce sonnet l'étant sur 4.
Autant les quatrains sont figés dans un unique schéma, autant les tercets sont variés.
Rien n'interdit, sauf la soumission à une autorité, d'écrire en français sur le modèle de Pétrarque. - ainsi que des deux suivants.

Quand Marot introduit le sonnet en France, rédigeant quelques sonnets dans lesquels il joue Pétrarque pleurant sa Béatrice, il respecte la convention de deux premiers quatrains ABBA mais, voyant dans les deux tercets un sixain, il le décompose en un distique suivi d'un quatrain. Les rimes des deux premiers quatrains ne sont pas obligatoirement reprises, laissées à la fantaisie du poète. Il impose seulement que le quatrain conserve le schéma de rimes des deux premiers, ce qui donne :
ABBA ABBA DD EFFE, qu'on a l'habitude de regrouper sous la forme :

ABBA ABBA DDE FFE

Voici ce que l'on nomme sonnet marotique, lequel n'a rien à voir avec un sonnet dit italien...

Parallèlement, Peletier introduit un sonnet qui ne se distingue de celui de Marot que par le schéma associé au quatrain du sixain : il ne reproduit pas celui des deux premiers quatrains, ce qui donne : ABBA ABBA DD EFEF, soit :

ABBA ABBA DDE FEF

En Angleterre, le schéma des deux quatrains n'est pas celui de Pétrarque, à savoir rimes alternées d'une part, distinctes selon les quatrains d'autre part, soit : ABAB CDCD, ou ABAB CDDC. Quant aux tercets vus aussi comme composantes d'un sixain, les rimes sont distribuées de façon à restituer un quatrain suivi d'un distique, ce quatrain s'opposant au schéma du premier du sonnet, soit :
ABAB CDCD EFFE GG, soit après redistribution en tercets :

ABAB CDCD EFF EGG
(même gymnastique avec la seconde configuration)

Spenser impose que le schéma du premier quatrain soit reproduit dans celui associé au distique, autrement dit : ABAB CDCD EFEF GG, qui aboutit à :

ABAB CDCD EFE FGG

Il corse la chose en introduisant la tierce rime due à Pétrarque, procédé qui dans un ensemble de vers annonce la rime de l'ensemble qui suit. Pour le sonnet spenserien, cela correspond à : ABAB BCBC CDC DEE

Shakespeare semble être celui qui exploite le plus l'ensemble des combinaisons possibles.

On voit que, si l'on tient à se rattacher à une tradition, on peut :
* se dispenser de distique, suivant la convention italienne,
* le positionner en fin de sixain à l'anglaise,
en début de sixain à la française,
* et bien sûr, sortir du carcan pétrarquiste des rimes embrassées dans les deux premiers quatrains, à l'exemple des anglais.

Dès les contemporains des initiateurs, le sport de la rébellion commença...

Traduction de Gérard Genot

Allez, brûlants soupirs, à ce cœur froid ;
brisez la glace, obstacle à la pitié,
et si au ciel s'entend prière de mortel,
mort ou merci finisse ma douleur.

Allez douces pensées, parlant ouvertement
de ce à quoi son beau regard n'atteint :
si sa rigueur ou mon étoile nous fait tort,
nous serons hors d'espoir et hors d'erreur.

Par vous peut être dit, mais non sans doute à plein,
que notre état est bien sombre et inquiet
comme le sien est paisible et serein.

Allez assurément, Amour vient avec vous :
la cruelle fortune se peut dissiper,
si je connais de mon Soleil les signes.

(Le chansonnier)



Ce message a été édité - le 24-03-2023 à 07:06 par Jim
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Salus

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"Autant les quatrains sont figés dans un unique schéma, autant les distiques sont variés."

Les tercets, si je te suis bien, et si je peux me permettre.
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Jim

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Vous pouvez, vous pouvez, mon ami, d'autant plus que vous avez raison ! Merci. 😊