Couronne héroïque de sonnets

Par : Adamantin
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Adamantin

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MÉTIERS SANS COURONNE

I
NOURRIR

La terre nous tolère et n’a pas de mémoire
Encore un chant de coq, un jour en supplément
La brume s'efface, s’ouvrant au firmament
La campagne sage, s’éveille sans histoire.

Il fixe l’étable, le troupeau, les mangeoires
Toute sa vie est là, construite patiemment
Au fil du couperet de ses remboursements
À chaque fin de mois, aucune échappatoire.

Pas droit à la retraite, affrontant son destin
Une traite finale, il le sait ce matin
Pour les vaches choyées et la banque inhumaine.

Ses comptes sont vides, reste une extrémité
La corde attend son cou, il va quitter la scène
Le temps dévore tout, ignorant la bonté.


II
SOIGNER

Le temps dévore tout, ignorant la bonté.
Il impose sa loi à nos corps en survie
Blessure et maladie, existence asservie
Hippocrate a juré, lutter pour la santé.

Blouses bleues affairées, courant dans l’unité
Les patients défilent, chaque plainte est suivie
Une partie ressort, satisfaite et ravie
D’autres sont moins chanceux, ils pourront y rester.

En cette nuit de garde, elle veille un malade
Leurs regards sont cernés, pas besoin d’embrassade
Gratitude muette, acceptée sans fierté.

Son service achevé, retour au vestiaire
Pas d’applaudissements, un cordon sanitaire
Contre la souffrance reste l’humanité.


III
INSTRUIRE 

Contre la souffrance reste l’humanité.
Le savoir est une arme à nulle autre pareille
Penser, lire et comprendre, apprendre ces merveilles
Permet de s’élever, offrant la liberté.

Autrefois hussards noirs, contre l’obscurité
Dévoués ils luttaient, inlassables abeilles
Apportant aux enfants le miel de leur corbeille
Promettant à chacun un jour l’égalité.

Enseignants maltraités, vous que la République
De Ferry a loués, par votre âme laïque
Offrez votre existence et parfois en mourrez.

Ne soyez plus jamais victime expiatoire
Le combat est sans fin, il faut persévérer
Sur nos ignorances, célébrons la victoire.


IV
ENCAISSER

Sur nos ignorances, célébrons la victoire
Mais savons-nous vraiment à qui sont ces regards
Croisés au son des bips, auxquels sans plus d’égards
On dit bonjour, merci, au revoir illusoires ?

Défilé incessant, taiseux flux migratoire
Malheureux délaissés, qui attendent hagards
Ou clients insultants, aux propos bien ringards
À toute leur aigreur vous servez d'exutoire.

Emplois si méprisés pourtant primordiaux
Au consumérisme des clients mondiaux
Ce n'est pas seulement à manger et à boire.

Même les dimanches, c’en est désespérant
Vous scannez notre vie, vous êtes transparents
Chacun d'entre nous compte, ainsi que nos histoires. 


V
NETTOYER 

Chacun d'entre nous compte, ainsi que nos histoires. 
On garde sa place, pas la même hauteur
Les portes sont closes, entrent d'autres acteurs
Sans costards cravates, opposées trajectoires.

Elle arrive poussant tout son lot d'accessoires 
Les bureaux sont déserts, d'abord l'aspirateur 
Vider les corbeilles, lustrer l'ordinateur 
Elle frotte, astique, reine en son territoire. 

Retour dans sa banlieue par le dernier métro 
L'ascenseur est en panne, onze étages c'est trop
Ses enfants endormis, elle rentre invisible.

Mange sans appétit, contemple sa cité 
Dort sur le canapé, pour son dos c’est pénible
Notre sol est le même, cruelle vérité.


VI
CUEILLIR 

Notre sol est le même, cruelle vérité
Selon où vous naissez, là est la différence 
Car les dés sont pipés, tous n'auront pas la chance
D’en savourer les fruits jusqu’à satiété.

Les vergers attendent ceux qui vont récolter 
Cohorte bigarrée, venue chercher en France
Loin du pays natal un souffle d'espérance
Mais douze heures par jour, souvent sans s'arrêter.

Regagnant le dortoir, il accomplit sa peine
Sans papiers il se tait, prisonnier de ses chaînes
Quel avenir pour ceux qui ont dû tout quitter. 

Jardin d'Éden promis, en Enfer il s’engage. 
Croyant trouver l'espoir au bout de son voyage 
Même tête baissée, reste la dignité.


VII
BÂTIR 

Même tête baissée, reste la dignité.
Qu'importe la charge, les épaules endurent
La sueur s'écoule, sillon net qui perdure
Sur le front cimenté de la réalité.

Babel s'échafaude, tour de variété 
Les langues se mêlent, lient la laitance impure
Les fourmis construisent, suivent les procédures 
Des architectes nets, garants des vanités.

Trimant depuis l'aube, la chaleur sous le casque
S'ajoute à la poussière, absorbée sous le masque
Il monte les parpaings, Sisyphe résigné.

La pause déjeuner, en haut du promontoire 
Puis tout recommence, Prométhée désigné
Créons le paradis, et non un purgatoire. 


VIII
SURVEILLER 

Créons le paradis, et non un purgatoire
Nous sommes soupçonneux, on ne doit pas voler
Pas vu pas pris c'est sûr, comment les déceler 
Nécessité d’abord, quand claquent les mâchoires.

L'œil rivé sur l'écran, ou déambulatoire,
Il parcourt les allées, en un lent défilé
Quand la main est trop leste, il doit interpeller
Sans pouvoir les fouiller, pour interrogatoire. 

Mais quand on a très faim, l'estomac fait sa loi
Du lait pour les enfants, même de bas aloi
Ne rien voir cette fois, chaque jour ce dilemme.

Son cœur l'a emporté, il a laissé passer 
Si un jour ça se sait, à lui tous les problèmes 
L'union fait la force, il est temps d'y penser.


IX
FABRIQUER

L'union fait la force, il est temps d'y penser
Les seigneurs l'ont compris, tandis que dans l'usine
La ruche bourdonne, penchée sur les machines 
Se taire et travailler, toujours se dépasser.

À dix heures de vol, tous au pas cadencé 
Cousent la même pièce, en Inde ou bien en Chine
Les ateliers vibrent, par milliers les bobines
Tissent le modèle que l'argent a lancé.

Syndicat, mot tabou, la lutte est personnelle
Trois sous pour survivre, sous leurs doigts la flanelle
Fast fashion qui tue, ce n'est jamais assez.

Pour ceux qui ont osé, des camps pour les soumettre
Lénine est pourtant mort, mais il reste le maître 
Armons-nous d'une voix, mais pas pour oppresser.


X
PROTÉGER

Armons-nous d'une voix, mais pas pour oppresser
L'ordre est le bras armé qui défend la justice
On ne peut faire sans, il faut une police
Exemplaire en tous points, qui sache nuancer.

Heures sup à foison, des congés fracassés
La tension monte, vie privée en esquisse
Colère, caillasses mènent au précipice 
Les matraques sortent, saignent les nez cassés.

Manifester en paix, pour un autre salaire 
Se trouver accusé, alors que l’on espère
Au sommet de l'État, qu’importe ce printemps.

Servir sans trop sévir, trouver l'eucharistie 
Bannir les voltigeurs, pas les manifestants
Pour vaincre le malheur, il faut de l'empathie.


XI
SAUVER

Pour vaincre le malheur, il faut de l'empathie.
Réussir ou périr, voilà leur mission
Devise sans appel, au cœur de l'action
Ils ne savent jamais, craignent chaque sortie.

Quand ils rentrent vainqueurs, c'est avec modestie
Soldats ignifugés, cherchant l'extinction
Honorés d'assurer notre protection
Lance et sur l'échelle, nulle contrepartie.

Héros du quotidien, pourtant bien malmenés
Insultes, jets de pierres, mortiers effrénés
Répondant à l'appel, quel que soit l'incendie.

Nulle hésitation, si professionnels
Quand ils entrent chez nous la chaleur irradie
Bâtissons ensemble ce monde fraternel.


XII
SERVIR

Bâtissons ensemble ce monde fraternel
Affamés tous et joyeux, autour de la table,
Traitant des affaires concernant les notables 
Dans la danse des plats, ballet sempiternel.

Visages dans un flou, ils sont impersonnels
Ombres fugitives, ignorées, remplaçables
Quand vient le coup de feu, la parole est affable
La commande est notée, mots nutritionnels.

Les convives partis, alors on débarrasse 
Compter le pourboire, cinq euros qu’on ramasse
Les choses ont changé, avec le sans contact.

Un grand merci suffit, preuve de sympathie
Pour l'assiette remplie, et c'est dit avec tact
Considération ne vaut pas amnistie. 


XIII
LIVRER

Considération ne vaut pas amnistie.
Derrière les gestes, on oublie l'être humain 
Colis, lettre ou pizza passent de main en main
Échange instantané, la personne est partie. 

Vélo, scooter, fourgon, livraison garantie
Commande sur l'appli, dans l'heure ou bien demain
Sur l'écran on peut voir si c'est bien en chemin
Message prévenant, la Terre est convertie. 

Livrer plus gagner plus, l'Homme est ubérisé
Sans plus d'humanité, juste mécanisé
Transformé en cyborg, un drone qui respire.

L'émotion s'en va, tout est fonctionnel
Le progrès s'emballe, pour éviter le pire 
Notre but est commun, ce n'est plus personnel.


XIV
ACCOMPAGNER 

Notre but est commun, ce n'est plus personnel
La vieillesse s'allonge avec la dépendance 
La solitude aussi, et l'on meurt en silence 
La famille est si loin, bientôt vient le tunnel.

Alors on quémande juste un contact charnel
Une main sur le bras, toilette en confiance
La honte a disparu, face à la déchéance 
Nourrisson tout ridé, pour un soin maternel.

Service à la personne, énoncé très pudique
Les aidants sont des saints, s'occupant de reliques
Un sourire à la fin, c'est toujours mieux que rien.

Quand le patient s'en va, rayé du répertoire 
Un autre le remplace, encore un galérien 
La terre nous tolère et n’a pas de mémoire.


XV
SONNET MAÎTRE 

La terre nous tolère et n’a pas de mémoire
Le temps dévore tout, ignorant la bonté.
Contre la souffrance reste l’humanité
Sur nos ignorances, célébrons la victoire

Chacun d'entre nous compte, ainsi que nos histoires.
Notre sol est le même, cruelle vérité 
Même tête baissée, reste la dignité
Créons le paradis, et non un purgatoire. 

L'union fait la force, il est temps d'y penser
Armons-nous d'une voix, mais pas pour oppresser
Pour vaincre le malheur, il faut de l'empathie.

Bâtissons ensemble ce monde fraternel
Considération ne vaut pas amnistie.
Notre but est commun, ce n'est plus personnel.
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Adamantin

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Quelques précisions sur la couronne de sonnets...
On distingue :
La couronne simple
7 sonnets chaînés (dernier vers de l'un = premier vers du suivant), la boucle se refermant directement : le dernier vers du septième sonnet redevient le premier du premier.
Aucun sonnet maître — sept textes, un point.
Exemples attestés : La Corona de John Donne, A Crown of Sonnets Dedicated to Love de Lady Mary Wroth.

La couronne héroïque (ou sonnet redoublé)
14 sonnets chaînés + un 15e, le sonnet maître, composé des 14 premiers vers (les pivots) pris dans l'ordre.
Origine attribuée à l'Académie de Sienne (1460), décrite pour la première fois par Crescimbeni en 1731.
Les contraintes propres à la couronne héroïque :
Le sonnet maître doit lui-même être un sonnet valide — alternance masculin/féminin respectée sur ses quatorze vers, comme n'importe quel sonnet isolé.
Cette exigence se répercute en amont : la séquence des quatorze vers-pivots, une fois assemblée, doit suivre un schéma d'alternance cohérent — ce n'est pas automatique, ça se vérifie.
Conséquence directe : on ne peut pas appliquer le même schéma de tercets (Peletier CCD EDE, ou marotique CCD EED) uniformément aux quatorze sonnets. Il faut les alterner, sonnet par sonnet, selon la position occupée dans la chaîne.
Règle précise de choix : un sonnet régulier doit être construit en marotique (départ et fin de même genre) si les deux positions correspondantes qu'il occupe dans le sonnet maître partagent la même lettre ; en Peletier (départ et fin de genre opposé) si les lettres diffèrent.
Certains sonnets héritent d'une contrainte renforcée : quand les deux lettres adjacentes du sonnet maître sont non seulement de même genre mais littéralement la même lettre, le sonnet correspondant voit son vers d'ouverture et son vers de fermeture forcés sur le même son de rime, pas seulement le même genre — quatre sons vraiment libres au lieu de cinq.
Ainsi dans Métiers sans couronne, quatre sonnets sur quatorze (II, IV, VI, IX) tombent sous cette contrainte.
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Assonance

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Bonjour Adamantin,

Vous m'en apprenez une bonne.

Je ne connaissais pas ces couronnes-ci. Cela me donne grandement envie d'essayer cet exercice.

Merci à vous de partager vos connaissances et explorations poétiques parmi nous. En tant que jeune poète je suis heureux d'en apprendre encore et toujours sur cet art si noble.

Amicalement, bravo pour la performance d'écrire 14 sonnets à la suite.

Bon dimanche.
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Adamantin

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Bonjour Assonance,
Merci pour vos encouragements !
Mon érudition est toute fraîche, je l'avoue. J'ai découvert le sonnet au printemps, puis de fil en aiguille, alors que l'été naissait, dans la même semaine, la grande ballade, le chant royal et la couronne héroïque se sont dévoilés. J'attends de voir ce que l'automne m'offrira !
Pour ce qui est de la couronne héroïque, hormis la définition générale, je n'avais pas d'indications précises sur ses contraintes particulières et je les ai déduites au fur et à mesure de l'écriture ; je ne garantis donc pas que mon analyse vaut règle d'or ! 😀

Un fait remarquable :
Natalia Shamberova, poétesse russe, a publié en 2007 "Les Brumes d'août" ("The Mists of August"), une couronne de couronnes de 211 sonnets.
Et la construction est vertigineuse une fois qu'on fait le calcul : 14 couronnes héroïques complètes (chacune 14 sonnets + 1 sonnet maître = 15), soit 14 × 15 = 210 sonnets — puis un 211e et dernier sonnet, appelé le "magistral des magistraux", construit exactement selon le même principe que le sonnet maître, mais appliqué un niveau au-dessus : au lieu de rassembler les premiers vers de quatorze sonnets ordinaires, il rassemble les premiers vers des quatorze sonnets maîtres eux-mêmes.
C'est donc une couronne héroïque de couronnes héroïques de 2 954 vers !
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Pierre Lamy

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C'est la première fois que j'ai l'heur de lire une couronne de Sonnets sur ce Site
C'est un sacré boulot
Félicitations
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Bredouille

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Je ne connaissais pas du tout ces couronnes, mais je vais retenir : c'est impressionnant. Je ne m'attendais tellement pas à ce que tout construise le dernier !

Toutes ces scènes, tous ces aperçus de vie, dressent un tableau bien actuel de la société et de beaucoup de ses thèmes et problèmes.

La ligne qui clôt, reprise en intro, m'avait déjà marquée, d'autant que ce sont vraiment des lignes à sens, donnant un final très engagé.

Je suis vraiment conquise !
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Pierre Lamy

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Naguère j'ai essayé
mais je n'y suis pas parvenu
trop dilettante pour le job
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Assonance

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Le plus difficile dans cet exercice, imo (in my opinion), est d'éviter les répétitions de mots d'un poème à un autre. Cela demande une inventivité à toute épreuve tant la masse est considérable.

Je m'étais essayé au chant royal et déjà sur 5 strophes, éviter de se répéter avec des mots communs qui reviennent souvent était une condition difficile à réaliser.

L'idéal en poésie étant de garder la primarité et l'exclusivité du vocable pour en voir toute la puissance et ne pas émousser le sens esthétique du texte.

Je ne sais pas ce que j'ai contre les répétitions mais je crois qu'on m'a appris, étant jeune, que cela était une faute, si ce n'est d'inattention, de goût.

Au plaisir de disserter sur le sujet,

Amicalement,

Bonne semaine.