Le 19 juin 1954
Mais dans la maison tiède et douce
Où sous le toit de tuiles rouges
Un enfant nu dort sur son lit
Le petit poste en galalithe
Dit soudain des mots insolites
Qu'on croyait tombés dans l'oubli
La fenêtre obscure est ouverte
Au contre-jour de vigne verte
Où le vent pousse le rideau
Ses contrevents pâles s'accrochent
Au mur qui s'appuie à la roche
Avec un figuier dans son dos
On entend marcher sur la sente
Sans doute la mère est absente
Qui laissa son fils endormi
Et c'est comme un essaim de mouches
Ces vocables d'aucune bouche
L'enfant se retourne et gémit
Sans oreilles à ses paroles
L'ombre fait le maître d'école
Devant la cuvette et le broc
Et leur dit comme un fait vulgaire
Qu'à l'aurore aujourd'hui la guerre
A levé son front de taureau
Il faut recommencer qu'on meure
Des gens dormaient dans leur demeure
Comme ici dort cet enfant-là
L'armoire se tait mais la porte
Proteste Après tout peu m'importe
ça se passe au Guatemala
Je saisis mal toutes ces choses
Notre voisine est peinte en rose
Il faisait si beau ce matin
Sur la terrasse on pouvait voir
Sécher du linge et des bas noirs
Devant les volets bleus déteints
Fermez les journaux et les livres
Ah laissez laissez les gens vivre
Indifférents indifférents
A tout ce qui n'est pas leur pierre
Comme le lézard et le lierre
Dans le grand soleil ignorant
(Les yeux et la mémoire - Louis Aragon – NRF / Gallimard – 1954)
à rapprocher du « dormeur du val » de Rimbaud, de « y avait une ville ! » de Nougaro., entre autres choses plus ou moins récentes...