Il commençait tous les jours à huit heures quinze. La journée comme un chapelet s'égrenait à coup de gestes lents et mesurés, précis dans leur répétition. La pose de midi ne durait qu'une heure trois quarts, le temps de se laver les mains, manger un morceau, changer la litière de Le Chat ou regarder son poisson rouge faire le tour du bocal.
Autrefois il travaillait sur les voies, jours après jours sur le ballast, les rails, avec les sirènes, il disait jour après jours mais il pensait nuit après nuit, où il était le plus souvent, c'est dans la nuit qu'on compte le mieux les jours.
Quatre années avant de prendre sa retraite de cheminot il avait cherché le terrain. Seul, a arpenter les routes, débusquer les panneaux affichant les ventes.
Seul dans sa 4L, parcequ'il savait ce qu'il voulait: un terrain plat dans une plaine à la terre légère, un terrain d'un hectare, de cent mètres par cent mètres, clos d'une haie, en bordure d'une route départementale, à l'entrée d'un village.
Au bout de vingt six mois il avait trouvé.
Une prairie entourée d'un taillis de cognassiers, de vergnes et d'acacias où le blanc immaculé des treize pruniers en fleurs éclairaient le printemps.
Le paysan n'avait pratiquement pas discuté sa proposition, cent mètre carré de terrain à bâtir le reste en terrain agricole de la plus basse catégorie. L'affaire fut entendue.
Trois mois plus tard les travaux de la maison commençaient. Posée dès l'entrée à l'angle droit de la parcelle elle fut finie en huit mois. Soixante quinze mètres carrés.
Puis vînt son dernier jour de travail. Il y eut une bouteille de mousseux et quelques biscuits, il lui tardait d'aménager. Tous les cartons et ses quelques meubles étaient déjà dans la maison neuve, il avait donné le préavis contractuel au propriétaire de son appartement, dans deux jours il allait vivre ailleurs, une autre vie.
Il arriva un lundi matin avec sa 4L, il déballa, rangea, mis en ordre son maigre mobilier.
Le mardi la pose des cordeaux débuta à partir de l'angle gauche du terrain quand on y entre; tous les mètres, perpendiculairement à la face d'entrée, puis tous les mètres parallèlement à la même face. Le terrain d'un hectare, excepté la maison de soixante quinze mètres carrés, fut ainsi quadrillé en secteur de un mètre carré chacun. Neuf mille neuf cent vingt cinq carrés de un mètre de côté, avec leurs piquets métalliques de quatre vingt centimètre qu'il plantait aux angles.
Plus de 19 kilomètre de ficelle et il ne savait plus combien de piquets.
Cela dura jusqu'au mercredi soir de la semaine suivante.
Le jeudi il creusa le premier secteur à gauche, dans l'angle, il le creusa sur un mètre de profondeur et emporta les déblais, dans sa 4L à l'aide de poubelles, à la décharge publique.
Le vendredi il creusa le secteur situé en diagonale à l'angle droit du trou déjà réalisé, il combla ce trou des déblais de la fosse qu'il creusait. C'est ce jour là qu'il commença à travailler sa cadence, son tempo. Ses gestes lents, mesurés, précis dans leur répétition. Creuser, remplir, creuser, remplir...
Il lui fallu quatre cent deux secteurs pour obtenir leur perfection, creuser méthodiquement, remplir pareillement.
Ne faire que les gestes nécessaires, sans fioritures, sans ressauts, des gestes purs, comme l'évidente courbure d'un trait sur la feuille. Des gestes simples sans efforts, des gestes qui ne fatiguent pas plus qu'ils n'entretiennent.
Il sut ce jour là qu'il ne ferait pas mieux, un sentiment de plénitude l'avait alors envahi.
Voilà plus de vingt sept ans qu'il avait commencé, tous les jours de huit heure quinze à dix sept heures trente, moins la pose de midi, tous les jours à creuser et à remplir. Tous les jours à tendre vers un but défini, une tâche qu'on sait à sa portée. Une certitude.
Il commencerait à huit heure quinze son neuf mille neuf cent douzième trou, dans treize jour il aurait terminé, il ne resterait de son ouvrage qu'une fosse de un mètre cube, et il ne savait pas comment il allait la combler.
Il préférait ne pas y penser, et puis la vie doit bien finir un jour, il avait plus de quatre vingt ans, voilà plus de 30ans que Julie était partie, pour voir autre chose avait-elle dit.
Il ne savait pas comment combler la dernière fosse, mais à chaque jour suffit sa peine.