Il y avait, comme toujours là-bas, une lame bleue de Méditerranée, brillante comme sabre arraché au fourreau. Caillots de lait répandus, au flanc des collines basses, les villes de la côte. Sombres concertations ici ou là de pins parasols, têtes entrepenchées à la façon de champignons en train de comploter en cherchant la formule d'un poison mortel. Tu entends encore des ageasses qui jacassent...
Juin avait tiré, jusqu'au fond de l'étendue, des frontières jaunes, ocres, verdâtres, entre les surfaces des champs. Le troupeau vert-brun et moutonnant d'une forêt barrait l'horizon. Tu marchais à travers ce paysage avec une détermination de fantassin, du même pas rythmé qui dicte l'avance de ta prose.
Une étoile noire au fond de l'ombre qui t'accompagnait, telle la coque enrobée de brou qui recèle une amande exquise, réveillait en toi constamment la saveur de la vie, l'intensité des oiseaux, les métamorphoses des rares nuages, les senteurs vinaigrées de terre et de végétation. Arpèges et parfums, lumière en pluie douce, résistance amortie du sol, bonheur aromatique d'une touffe de giroflées sauvages ou de lavande.
Tu marchais en songeant aux êtres aimés. Les moments de brise fraîche sur la joue de l'amoureuse, qui rougissait comme une pomme. L'éclat du soleil qui dans ses yeux verdissait comme une émeraude tombée au lit d'un torrent. Les bambins aux calculs transparents, à la mine faussement innocente du désir d'un bonbon ou d'un carré de chocolat... Et d'autres images avec des cierges et des psaumes...
Etrange injonction de cette mort qui veut que l'on aime la vie ! Tout ce que le temps achève en nous rehausse le prix du peu qui survit. Et tes pas sont avancés si loin à travers les ans que tu peux conjecturer, avec une approximation plausible, du jour où tu auras tout perdu. Pas seulement ces quelques secondes introuvables dans la profusion des aiguilles de pin qui craquaient sous les semelles de tes tropéziennes.