Roger Vasse

Par : Aglae
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Aglae

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Cet homme-là, fils de paysans, dernier enfant d’une fratrie de sept garçons, portait tous les stigmates des mâles du Pays de Caux… Une grande stature, une gueule taillée à coups de serpe à la Bourvil, un goût manifeste de l’argent et des bonnes affaires, un attachement réel à son bout de falaise assez ingrat entre craie et silex. A quarante ans, il était fort comme une armoire normande et infatigable, le matin vacant à ses RV d’agent de bien, le soir et la nuit, tantôt au gabion, tantôt à la pêche, seul ou avec nous.

Pendant presque vingt ans, mon mari et lui lièrent une amitié solide et paradoxale puisque chacun d’eux complétait en tout les ignorances de l’autre. Un homme de la terre initiait à la pêche et la chasse un homme du livre qui lui apprenait en retour les éléments d’une culture légère et amusante pour l’intriguer sans le décourager : Brassens, les mots de Guitry, ceux d’Antoine Blondin ou de Jules Renard. Il lui offrait des disques en échange d’un bel aloyau d’une de ses normandes nourries comme des princesses et caressées chaque jour.

Il portait des lunettes car il était borgne depuis l’âge de dix huit ans. Accident de chasse. Ce jour-là il était en ligne dans un champ de betteraves avec son père et trois de ses frères… ils marchaient en silence, le fusil chargé, canon dirigé vers la terre et attendaient le départ rapide d’un lièvre gité quelque part dans le champ. L’ayant aperçu la veille ils étaient certains de sa présence. Le vieil’oncle Augustin avait couru de l’autre côté du champ et revenait face à eux pour rabattre le gibier dans les pieds des chasseurs si celui-ci se manifestait. Lui aussi, hélas, avait un fusil de 12 chargé et l’accident fut immédiat au moment où Augustin, le mollet pris dans un pied de bettes, tira involontairement une décharge dans la direction des Vasse.

Notre jeune homme fut opéré à Paris le jour-même. L’œil blessé, le droit, était perdu définitivement, de plus, le chirurgien avait dû laisser six plombs dans la cavité orbitale pour ne pas léser des parties vitales. Après deux semaines à Paris, Roger revint chez ses parents, à la ferme et se réhabitua aux travaux habituels avec l’énergie qu’on lui connaissait déjà en tout, pour travailler ou pour se distraire. En bons taiseux normands, personne n’abordait le problème de la chasse. Ni les parents, ni les frères, ni lui-même…

Un matin, Roger se trouva seul à la maison. Son projet était silencieusement mis au point depuis plusieurs jours : il prit son fusil sur le présentoir près de la grande cheminée, le nettoya, le chargea, et sortit… et il attendit, son pansement sur l’œil à peine cicatrisé, pendant deux heures le passage assez improbable d’un lapin de garenne dans la cour de la ferme. Mais il avait à cet âge-là l’optimisme et la confiance que nous lui avons connus plus tard. Il avait bien raison car le lapin espéré surgit de derrière une haie de troènes. Roger Vasse épaule du côté droit pour donner à son œil valide la meilleure vue possible. Il tire… Le petit animal roule sur lui-même et s’immobilise, raide mort.

Roger avait la preuve qu’il escomptait : son handicap ne l’empêcherait pas d’aller à la chasse chaque hiver avec son père et ses frères dans les herbages normands dont il connaissait et aimait depuis toujours le moindre bosquet, la plus petite mare. Tout ragaillardi par ce succès il devait faire face adroitement à une autre difficulté : il n’était pas du tout question que sa mère, Mathilde Vasse, apprenne cette petite séance clandestine de tir au lapin si on voulait éviter une explosion de colère !

Si bien que, contraint à la pire des manœuvres pour un fin chasseur de notre région, il creusa sous un érable à proximité de la maison un trou suffisamment grand et profond pour enterrer la petite bête. Il recouvrit le tout de quelques mottes de terre argileuse, piqua dessus quelques cailloux en guise de mausolée et regagna sa chambre non sans avoir raccroché le fusil à sa place.


Aglaé
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Une petite nouvelle sans suspense, sans intrigue majeure, une simple anecdote, un simple souvenir d'il y a quelques temps. Un peu comme certains des contes de Maupassant. Bien agréable à lire tout de même.
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Ann

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Inventée ou véridique, on s'y croirait dans notre pays de Caux
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Aglae

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Vrai de chez vrai, à une virgule près...un homme que nous venons de perdre...aglaé