Les bruits de la nuit
Vous dormez sur vos deux oreilles
Comme on dit
Moi je me promène et je veille dans la nuit
Je vois des ombres j'entends des cris
Drôles de cris
Vous dormez sur vos deux oreilles
Comme on dit
C'est un chien qui hurle à la mort
C'est un chat qui miaule à l'amour
Un ivrogne perdu dans un corridor
Un fou sur son toit qui joue du tambour
J'entends aussi le rire d'une fille
Qui pour satisfaire le client
Simule la joie simule le plaisir
Et sur le lit se renverse en hurlant
Vous dormez sur vos deux oreilles
Comme on dit
Mais soudain le client prend peur
Dans la nuit il crie comme chez le dentiste
Mais c'est beaucoup plus sinistre
De dessous le lit un homme est sorti
Et tout doucement s'approche de lui
Vous dormez sur vos deux oreilles
Comme on dit
Et le client tourne de l’œil dans la nuit
Pauvre homme qu'un autre homme assomme
Pour une petite question d'argent
Pour une malheureuse petite somme
Peut-être quatre cinq ou six cents francs
Vous dormez sur vos deux oreilles
Comme on dit
Et le client tourne de l’œil dans la nuit
Demain sa famille prendra le deuil
C'est tout cuit
Vous dormez sur vos deux oreilles
Bonne nuit.
QUELQU'UN
Un home sort de chez lui
C'est très tôt le matin
C'est un homme qui est triste
Cela se voit à sa figure
Soudain dans une boite à ordures
Il voit un vieux Bottin Mondain
Quand on est triste on passe le temps
Et l'homme prend le Bottin
Le secoue un peu et feuillette machinalement
Les choses sont comme elles sont
Cet homme si triste est triste parce qu'il s'appelle
Ducon
Et il feuillette
Et continue à feuilleter
Et il s'arrête
A la page des D
Et il regarde à la colonne des D-U du...
Et son regard d'homme triste devient plus gai plus
clair
Personne.
UN BEAU MATIN
Il n'avait peur de personne
Il n'avait peur de rien
Mais un matin un beau matin
I croit voir quelque chose
Mais il dit Ce n'est rien
Et il avait raison
Avec sa raison sans nul doute
Ce n'était rien
Mais le matin ce même matin
Il croit entendre quelqu'un
Et il ouvrit la porte
Et il la referma en disant Personne
Et il avait raison
Avec sa raison sans nul doute
Et il n'y avait personne
Mais soudain il eut peur
Et il comprit qu'il était seul
Mais qu'il n'était pas tout seul
Et c'est alors qu'il vit
Rien en personne devant lui.
- Histoires, Jacques Prévert -
Ce message a été édité - le 20-03-2023 à 05:27 par Jim