L'optimiste
Enfant il n'a pas arraché les ailes des mouches
attaché des boites de conserve à la queue des chats
ni emprisonné les cafards dans des boites d'allumettes
ou détruit des fourmilières
il a grandi
et toutes ces choses on les lui fit
j'étais à son chevet quand il mourut
récite un poème dit-il
sur le soleil sur la mer
sur les cuves atomiques et les lunes artificielles
sur la grandeur de l’humanité.
2 décembre 1958
RUBAÏS (1945)
III
L'image de ma bien aimée me parla un beau jour :
« Je suis et elle n'est pas » dit-elle au fond de son miroir.
Je frappai, le miroir se brisa, l'image disparut.
Ma bien-aimée était toujours là-bas saine et sauve.
VI
Elle m'embrassa : « Ce sont des lèvres aussi réelles que l'univers », dit-elle.
« Ce parfum s'exhale de mes cheveux et non de ton imagination », dit-elle.
« Les étoiles existent, bien que les aveugles ne les voient pas,
contemple-les dans le ciel ou dans mes yeux », dit-elle.
VII
Ce jardin, cette terre humide, ce parfum de jasmin, cette nuit de clair de lune
continueront à étinceler lorsque j'aurai pris le large,
car ils existent, liés à moi, avec moi et sans moi,
en moi n'est apparue que la réplique de l'original.
VIII
Fini, dira un jour notre mère Nature,
fini de rire et de pleurer, mon enfant
et recommencera à nouveau la vie sans bornes
qui ne voit pas, qui ne parle pas, qui ne pense pas.
XIV
« La vie s'en va, autant de gagné, sache-le, avant le sommeil sans rêves,
c'est l'aube, jeune homme, réveille-toi, verse le vin de rubis dans la coupe de cristal. »
Le jeune homme se réveilla dans la chambre glaciale et sans rideaux.
C'était la sirène de l'usine qui ne pardonne nul retard.
La plus étrange des créatures
Comme le scorpion, mon frère,
Tu es comme le scorpion
Dans une nuit d'épouvante.
Comme le moineau, mon frère,
Tu es comme le moineau,
dans ses menues inquiétudes.
Comme la moule, mon frère,
tu es comme la moule
enfermée et tranquille.
Tu es terrifiant, mon frère,
comme la bouche d'un volcan éteint.
Et tu n'es pas un, hélas,
tu n'es pas cinq,
tu es des millions.
Tu es comme le mouton, mon frère,
quand le bourreau habillé de ta peau
quand l’équarrisseur lève son bâton
tu te hâtes de rentrer dans le troupeau
et tu vas à l'abattoir en courant, presque fier.
Tu es la plus étrange des créatures, en somme,
Plus drôle que le poisson
qui va dans la mer sans savoir la mer.
Et s'il y a tant de misère sur terre
c'est grâce à toi, mon frère,
Si nous sommes affamés, épuisés,
Si nous sommes écorchés jusqu'au sang,
Pressés comme la grappe pour donner notre vin,
Irai-je jusqu'à dire que c'est de ta faute, non,
Mais tu y es pour beaucoup, mon frère.
- 1947 -
Trad.: Munevver Andac & Guzine Dino
Nazim Hikmet – Poèmes lyriques – Il neige dans la nuit... (Gallimard 1999)
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Ce message a été édité - le 10-06-2024 à 14:21 par Jim