Dans la chambre où je fus

Par : Jim
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Jim

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Saisir


(...)

Dans la chambre où je fus rêvait un long lézard
Qu'embrasait un soleil ignoré par le ciel,
Des oiseaux traversaient le haut toit sans le voir,
Je me croyais masqué par mon propre secret.

Des visages nouveaux formés par le hasard
Riaient et sans que l'on perçût le moindre rire.
L'air était naturel mais il était sans bruit,
Tout semblait vivre au fond d'un insistant regard.

Comme se dévoilait l'épaule d'une femme,
Un homme qui sortit d'un pan profond du mur
Me dit en approchant son corps plus que son âme :
« Comment avez-vous fait pour venir jusqu'ici,

Votre visage est nu comme une main qui tremble.
Vous avez beau cacher vos yeux et vos genoux,
Chacun vous vit entrer et nul ne vous ressemble,
Allez-vous-en, le jour même, ici, vous déroute

Et rien entre ces murs jamais ne songe à vous. »

*****


Le cœur et le tourment


https://www.cjoint.com/doc/24_06/NFkqWarrSUY_Le-cœur-et-le-tourment.m4a

Il tremble de savoir si c'est d'elle ou de vous
Ce cœur qui prend la fuite et ne veut pas répondre,
Ne l'interrogez pas, négligez-le dans l'ombre,
Feignez de ne pas voir ses confuses amours.

Affairé sous des yeux dont change la couleur
Il bat en étourdi dans sa maison charnelle
Dont les volets sont clos la nuit comme le jour,
Et croit que ciel et mer sont étoiles jumelles.

Devant lui pensez bas, il entend les désirs,
Les secrets se former et l'amour se parfaire,
Mais prenez garde, il ne sait rien de sa misère,
Ayant même oublié ce qu'on nomme mourir.

*


Pour ce ciel encor vif de couleurs et de flèches
Où passent des oiseaux prisonniers d'un long jour,
Pour ces doigts pénétrés par l'ombre des caresses
Et qu'un frisson du soir vient chercher par dessous,
Pour cet arbre si proche et qui déjà ressemble
A de beaux souvenirs remuant dans leurs cendres,
Pour la terre profonde où nous sommes couchés,
Pour ce miroir plaintif sous le ciel renversé.

*


Qu'elle ouvre la fenêtre ou qu'elle avance un pied,
La maison sous le jour le sait et le murmure
Et mes frères les murs, pris dans leur âme dure
Comprennent comme moi qu'une femme a bougé.

Quand elle dort, le ciel aux changeantes figures
Retient de son sommeil les secrets mouvements.
Être homme ou minéral, d'air pur ou de tourment
C'est attendre quelqu'un qui tarde à s'éveiller.

*


Vus donnez à mon ciel une aimante couleur
Et me renouvelez mes bois et mes rivières.
Est-ce un bouleau là-bas, un chêne, un peuplier ?
Ah ! Je ne réponds plus des arbres de la Terre !

Je ne veux rien savoir, sachant que je vous vois,
Que c'est bien vous, contour de femme et de surprise,
Votre visage vrai, vos yeux de bon aloi,
Vous, prête à vous enfuir et pourtant si précise.

*


Approchez-vous, baissez les yeux sur mon amour,
Que je cherche en vos mains une chère figure
Pour vivre et m'en aller encor le long des jours
Périssables avec une douceur qui dure.

Ces veines, bleus ruisseaux ne faisant pas de bruit,
Je les veux suivre au bout de leur grande aventure
Qui va du poignet mince au fond des doigts subtils,
Toujours sous le regard perdu de la nature.

Après avoir erré dans d'étranges pays,
Je fermerai la porte aux formes de la Terre
Et, tenant dans mes mains vos paumes prisonnières,
Je referai le monde et les nuages gris
Et les oiseaux qui vont se poser sur la mer.

*


Quand la voix du retour murmure : par ici,
Voici ta chaise obscure et voici ta fenêtre,
Voici ton lit qui sait le secret de ton être,
Il faut les reconnaître après ces jours d'oubli.
Oublie les belles mains et les yeux du voyage,
Écoute les raisons de tes murs restés sages
C'est par ici, te dis-je, par ici.
Quelqu'un ta pris la main qui t'attendait aussi
Pour écarter ce long sillage de ton cœur
Qui ne pouvait pas croire à la fin du voyage.

Jules Supervielle - Le forçat innocent
NRF / Poésie / Gallimard - 1930

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Ce message a été édité - le 10-06-2024 à 18:52 par Jim
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Arielle

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J'aime beaucoup Supervielle qu'on a parfois qualifié de "poète de l'entre-deux"et qui se jugeait lui-même de "« conciliateur, réconciliateur des poésies anciennes et modernes »

Il disait aussi :

"ce n'est qu'à force de simplicité et de transparence que je parviens à aborder mes secrets essentiels et à décanter ma poésie profonde. »

Votre lecture, Jim, en est comme toujours une illustration sensible et quasiment parfaite 😊 😊
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Salus

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Je ne connaissais pas sa poésie, qui est très belle, elle ressemble, dans l'utilisation plus ou moins instinctive, mais toujours harmonieuse, de la versification, à ce que vous écrivez vous-même, Arielle.