Ne me demandez pas comment il était arrivé là la première fois, je ne me souviens pas des circonstances ; un jour je levai la tête, il était là dans ma cuisine, c’est tout… et bien là, tout sourire ! je l’aurais giflé : bien là, à tremper son doigt dans la marmite où mijotait un goulasch, je me souviens encore du parfum du plat dont je ne savourerai qu’un malheureux morceau, oublié sous une feuille de laurier. Ce midi-là, ma famille et moi nous nous régalâmes surtout de la sauce, avec plus de pain que nous n’en mangions en trois jours…
Pour soulager un instant un méchant rhumatisme, Il s’était installé sur une chaise qu’il avait retourné dos à la table, qu’il n’osait sans doute pas déflorer du regard alors que mes enfants, encore bien jeunes s’apprêtaient à dresser, en contournant l’intrus qui allait bientôt nous quitter, par la porte que nous laissions toujours ouverte – une habitude hospitalière léguée de mes ascendants-.
Juste le temps qu’il reprenne son souffle… qui ne lui manqua bientôt plus pour se glisser au haut de la table devant le couvert disposé pour mon mari que j’entendis à ce moment, se déchausser sur le pas de la porte. (N’avez-vous jamais remarqué comme nous tous la nommons cette foutue porte, porte d’ENTREE comme si par cette porte nous ne pouvions jamais la repasser pour sortir. Voyez comme les mots influent sur l’usage qu’on fait des choses. Ne vous étonnez donc pas si un jour passant par chez moi, je vous crie : « entrez donc, la porte de SORTIE est ouverte » et même s’il s’avérait que je vous apprécie au plus haut degré, je ne dirai pas « entrez, faites comme CHEZ VOUS », ça, plus jamais !
Mon mari surpris mais convaincu que j’avais invité l’individu déjà habillé de la grande serviette à carreaux bien nouée autour de son cou, demanda qu’on ajoute une assiette et se tassa sur un coin de table, celui que personne ne voulait car il fallait se pousser chaque fois qu’on devait ouvrir le buffet. (Nous avions à l’époque hérité du mobilier campagnard d’une aïeule sans pour cela bénéficier d’un espace suffisant pour toutes ces antiquités que pour rien au monde nous aurions bazardées pour un agencement Ikea pratique mais pas bien de chez nous.) Le glouton se leva dans un rôt et pointa le dessert que j’apportai : « C’est fait avec les restes ? Là ! C’est bien du gâteau de pain… Je préfère la tarte aux pommes et puis la crème anglaise, je trouve ça un peu liquide… Je m’en vais faire ma sieste ». Nous venions de faire connaissance avec le plus grand des sans-gênes de la race des parasites, pique-assiettes de toute la contrée.
J’avais oublié sous le tas de linge que je m’apprêtai à étendre au soleil, le profiteur qui avait englouti notre repas quelques jours auparavant, mais lui en grand seigneur, n’avait pas oublié notre famille. Caché derrière un gros bouquet panaché de fleurs de talus et d’iris que je reconnus pour pousser au porche de la ferme abandonnée à l’entrée du pays et piqué des mêmes roses rendues à la vie sauvage qui se cramponnent encore aujourd’hui sur le muret du presbytère, l’écornifleur m’offrit et le bouquet et son aide. Pendant que je cherchai un vase sous le meuble d’évier, dans le respect de l’art, l’homme étendit mon linge qui battait au vent comme des fanions, manquait plus que la fanfare pour fêter ce retour peu attendu… Mais qu’auriez-vous fait à ma place, je ne pouvais laisser repartir celui qui avait accompli ma tâche sans lui offrir le café et la goutte qu’il refusa dans un geste pudique mais qu’enfin il accepta juste pour m’être agréable. Mais il était encore là quand mes enfants rentrèrent de l’école, il était encore là quand mon mari rentra du travail, il était encore là quand je déposai le poulet-purée au centre de la table. Je m’épargne de vous narrer la suite d’autant que ce soir-là, c’était tarte aux pommes.
Mon époux s’allongea contre moi, sa présence toujours me rassurait mais j’entendis sortant de ses entrailles un long soupir qui en disait long sur sa soirée prolongée tard dans la nuit. Je me blottis dans sa chaleur sans mot dire et je me rendormis donc profondément glissant mes pieds froids entre ses jambes poilues.
Jean Minmorte, c’était son nom, ça ne s’invente pas un truc pareil. De main morte, il n’y allait pas dans mes placards qu’il visita, toujours donnant son avis, à la cave qu’il me rangea maniaque le vin et les confitures, aux arbres quand ils commencèrent à donner, à la fin du printemps. Chaque jour il fit partie de notre famille toujours plus, il nous devint indispensable, je cuisinais ses plats favoris, il était là pour le petit geste qui améliorait notre quotidien. Un dimanche matin, je revenais du fond du jardin quand l’ondée commençait à mouiller mes cheveux que je portais long à l’époque, sorti de je ne sais quelle trouée dans la haie, il me serra dans sa veste jetée à la va-vite sur mes épaules. « Je pourrais bien vous passer mes charentaises et mon peignoir ou bien vous botter le cul au choix ». Ainsi s’exprima mon mari par une de ses rares colères. Que voulez-vous, mon époux est un brave homme mais il est chatouilleux du côté de ses sentiments matrimoniaux.
Quand Jean Minmorte revint à la maison, trois mois s’était écoulés. Je me douchais tranquille chantant fort et faux mais de grand cœur un vieil air, je profitai d’un moment d’intimité avec moi-même quand je le vis assis patient sur le tabouret de la salle de bain. N’allez pas croire que je sois farouche et même certaines mauvaises langues diraient « pas assez farouches » mais tout de même, je jugeai que l’écornifleur poussait là un peu loin le bouchon de la bienséance. « Faites comme si je n’étais pas là, je ne voudrais surtout pas vous déranger » me fit aimable, l’immonde crapule qui me dérangeait alors que ni un de mes enfants, ni mon compagnon aurait osé me troubler dans ce refuge.
L’incident précipita nos projets de vacances. En catimini, je préparai nos bagages et dans la nuit sans lune, nous nous extirpâmes de la maison, les enfants, mon mari, le chien et moi jusqu’à la voiture que nous poussâmes pour que le moteur ne donne point l’alerte de notre départ. Ce sont les plus beaux souvenirs de vacances que nous ayons malgré un inexplicable remords de nous être ainsi évadé. Mais à notre retour, il nous attendait avec ce sourire que je ne pouvais décidément plus supporter, il nous fit ce simple reproche : « Vous auriez du me confier les clefs pour que je puisse arroser vos plantes » et il partit quand l’orage comme seul l’été sait en fabriquer tomba sur notre maison. J’avais oublié cet homme qui avait envahi notre vie une année entière quand en classant quelques photos, je le revis avec son large sourire de sépia.