Au chant de la ville s'accordait le temps, si bon, de vivre. Et sous le pont des bleuets poussaient.
Les blattes régnaient, tranquilles, sans que personne ne les écrase.
L'eau redevenue limpide sentait le roseau de printemps; dans le ciel, découpé sous l'arche, on voyait passer les hirondelles chassant les moustiques.
Un jeune rat trottinait devant sa mère, il s'arrêta un instant dans l'ombre du pont avant de s'engager en pleine lumière.
Le quai désert, tiédi d'un doux soleil, invitait à la paresse.
C'était donc ça une ville… Un bruissement, une langueur… C'était donc ça… Une rivière et un pont, un quai et le soleil…
N'ayant rien mangé depuis le matin, je décidais de me restaurer et cueillis quelques bleuets que je dégustais, assis, les pieds dans l'eau.
Un poisson vint happer les lichens qui s'étaient installés sur mes mollets, j'aimais me faire ainsi débarrasser du superflu. Je pris à la rivière son eau claire, et de ma trompe frissonnante à sa fraîcheur, je la portais à ma bouche.
Le monde était décidément bien fait.
Je n'avais jamais manqué de rien, les mousses qui me recouvraient formaient un matelas frais, confortable. Il me suffisait de les humidifier pour ne pas craindre le soleil. L'hiver elles servaient à obturer l'entrée de mon gîte où je dormais dans l'attente du printemps.
Et puis il y avait les bleuets… Toujours, partout… Les bleuets à profusion…Les bleuets, si bons…
C'était donc ça une ville… Un pont, un quai, du soleil, un bruissement, une langueur…
Les autres n'avaient pas voulu me suivre, ils étaient allongés à ne rien faire, là bas, chez nous, dans la clairière au milieu des arbres. Ils bavardaient sans jamais refaire le monde qui était si beau.
Moi j'étai parti pour voir la ville.
Au milieu de la clairière, il y avait une grande pierre plantée dans le sol avec des signes dessus. Et les anciens m'avaient dit: "c'est la ville".
J'avais proposé d'aller la voir. Mais ils m'avaient demandé pourquoi, et je ne savais pas. Alors j'y étais venu tout seul.
Il faudrait que je leur dise que les signes ce n'était pas la ville. Ils nous montraient des pierres très grandes percées de trous alignés et au milieu il y avait une rivière et un pont. On ne voyait pas d'arbre et pas de bleuets… Je savais bien que ce n'était pas possible un monde sans bleuets.
Je leur dirai comment elle est la ville…La vraie.