COMPLAINTE DU « VITRAILLEUR »
Je fais métier de roi
Je fais rêve d'archange
Et tout s'arrêtera quand mes yeux seront las
Des bouquets d'immortels que je plante en plein ciel
Je fais métier de roi, je fais rêve d'archange.
J'ai mis dans mes casiers
Les couleurs alchimiques
Éprises d'un brasier, d'un souffle de sorcier
Et de poudrez magiques dans du sable brassé
J'ai mis dans mes casiers les couleurs alchimiques.
J'ai mêlé à mes veilles
Roses des cathédrales
Aux chatoiements vermeils des couchers de soleil
En rivières murales les reflets font merveilles
J'ai mêlé à mes veilles roses des cathédrales.
J'ai enclavé mes bleus
Dans des plombes en broussaille
En mouvants camaïeux j'ai marié leurs jeux
Glissé entre mes mailles du bonheur pour les yeux
J'ai enclavé mes bleus dans des plombs en broussaille.
J'ai boisé des meneaux,
Coulé des transparences
Au limpide de l'eau j'ai trempé mes pinceaux
Et je peins l'espérance au ciel de mes vitraux
J'ai boisé des meneaux, coulé des transparences.
Je fais métier de roi,
Je fais rêve d'errance
Et tout s'arrêtera quand mes yeux seront las
Des bouquets d'immortels que je plante en plein ciel
Je fais métier de roi, je fais rêve d'enfance.
$$$$$$$$$$
SOMBRE SAMBRE
Je ramasse mes mots aux pieds des pentes grasses
Où le charbon reluit entre des arbres nains
J'ai cueilli des yeux noirs en me souillant les mains
J'en ai garni mes poches, boursouflé ma besace
Pour en donner mon saoul tout au long du chemin
Je détache des larmes aux pierres des margelles
Quand le seau renversé éclabousse le puits
J'y vois des galeries plus sombres que la suie
Dans ce pays d'en bas où les mines rebelles
Ont noyé les étais et retrôné la nuit
Me reviennent des pas traînés dans la caillasse
Des parterres massifs d'ouvriers affairés
Ils froissent la cendrée de leurs souliers ferrés
Dans les brumes matines les épaules se tassent
Aux pieds des grandes roues, les dos se font carrés
J'entends des éboulis, des chutes de pierrailles
Et cent récits contés par les vieux de chez nous
Les veines de charbon qu'on remonte à genoux
Les guirlandes blafardes couvrant les flancs des failles
Dans un flot de poussière, les gorges qui se nouent
J'ai des souffles chargés, des râles d'asthmatiques
Comme moiteurs d'été de longs étouffements
Des haleines trop courtes et de lents sifflements
Des bruyants courants d'air rongeant fantomatiques
Les charpentes de fer en émiettement
Mon pays a rendu ses entrailles profondes
Et les moulins d'acier ne brassent plus le vent
Le ciel s'est déparé des flambeaux qui avant
Crépitaient sur la Sambre en miroitant sur l'onde
Au long des berges grises, je repars en rêvant.
$$$$$$$$$$
PAR TA BOUCHE
Dans les pages ouvragées que tu prêtes à mes lèvres
Dans les mots où mes mots ont leur cheminement
J'ai donné mes silences à mes façonnements
Comme on donne la pierre aux grâces de l'orfèvre.
Si je n'ai comme toi les images gourmandes
Si je garde au secret les clefs de mon trousseau
Peur qu'on me mette à sac, qu'on me prenne d'assaut
Sache que de ton chant j'en veux, j'en redemande
Apaise en tes cahiers mes encres sympathiques
Où se logent mes peur où se glace mon sang
Que le roulis se fasse moins pressant
Offre-moi plus souvent la pause sabbatique
Je connais tes passions et ces traînées de poudre
Je sais bien que ton feu comme torche flamboie
Tu n'es pas du côté de la cendre du bois
Tu t'apparentes mieux à l'éclair et à la foudre.
Immerge tes flambeaux, étouffe la fournaise,
Pose juste sur moi la chaleur de ta peau,
Je te félinerai et sans mes oripeaux
On refera tous deux le parcours, la genèse.
Avec des cieux tout neufs apprêtant les nuages
Et de nuit rassasiée comme un allaitement
Je revivrai alors tous mes enfantements
Je me sentirai femme à la force de l'âge.
(in Lueurs de Bernard Tirtiaux)