A la ligne

Par : Jim
Il faut être inscrit et connecté pour répondre à un topic.
Avatar

Jim

Posts: 5099

Membre

37


Ta des vannes comme ça
Elles te font marrer toute la journée
Elles te font ta journée même
D'autant plus que la journée est belle.

C'est vendredi
Le début du printemps
Il fait grand beau au-dehors à midi à l'heure de la débauche
Je me marre encore comme un con.

Embauche à cinq heures le chef dit
« Dans dix minutes tu changes de poste pour te former où tu iras toute la semaine prochaine »
ça veut déjà dire au moins encore une semaine de boulot en plus
Des sous

Donc un nouveau frigo plus en amont de la chaîne
Les bêtes ne sont pas encore coupées en quartier mais en demi dans le sens de la longueur
Vingt-quatre rails de trente bêtes de quatre cents kilos environ
Deux cents quatre-vingt-dix tonnes facile

Il faut sortir les bêtes au fur et à mesure pour qu'elles soient sciées et coupées en quartiers
Rien à réfléchir
Encore moins que d'habitude
Juste pousser comme un bourrin
Encore plus que d'habitude

Je pousse cinq bêtes par cinq
Deux bonnes tonnes environ à chaque fois
Le plus dur est de passer les virages qui vont des rails de garage au rail principal
Au bout duquel les scieurs travaillent
Il faut que ceux-ci aient toujours des bêtes approvisionnées et n'aient pas à marcher pour aller chercher la came

Et surtout
Surtout
Ne pas oublier d'enlever l'onglet à l'intérieur de chaque bête pour le mettre dans un bac qu'un gars vient chercher toutes les demi-heures
J'adore ça l'onglet
Un « morceau du boucher » comme on dit
Un muscle du diaphragme de la vache
Unique
Fibres longues
Goûteuses
Qui coûte la peau cu cul

Je suis seul dans mon immense frigo
Tranquille et déterminé
Je pousse comme un furieux
J'arrache mes onglets
Et je me marre et je me marre et je me marre

Le chef passe me voir
« ça va ton futur poste
- Oui oui chef
Par contre
Je viens de comprendre pourquoi
Y a vachement plus de sang par terre dans mon nouveau frigo que dans les autres
- Hein
- Les onglets ont débarqué »

(A la ligne – Feuillets d'usine,
de Joseph Ponthus,
Ed. La table ronde, 2019)