Ce qu'en dit Louis Aragon, dans « Le Fou d'Elsa » (p. 451 – NRF / Gallimard, 1963)
(transcription espagnole zédjel) : forme proprement andalouse de la poésie arabe. Nous ne l'avons pas le moins du monde imitée, nous en rapprochant seulement ici dans le vrai zadjal d'en mourir. C'est une forme populaire (par la langue) qui, en général, après un distique introductif se compose de quatrains, eux-mêmes constitués par un tercet monorime et un quatrième vers rimant obligatoirement avec le distique introductif. Nous avons ici accepté l'hypothèse récente de E. Garcia Gomez qui fait d'Ibn-Bâdjdja l'inventeur du zadjal à la fin du XIè siècle ou début du XIIè. On ne saurait parler de cette sorte de poèmes sans se référer à Ibn-Kouzman (ou Gouzman) de Cordoue qui en fit de ville en ville un genre dépassant le chanteur de rues (XIIè siècle). C'est au XIVè seulement que le zadjal passe en langue castillane. Par le contenu, notamment pour ce qui a trait au houb al-mouroua d'Espagne, que E. Lévi-Provençal considère comme l'équivalent de « l'amour courtois », les diseurs de zadjal peuvent se comparer aux troubadours, même si on n'accepte pas l'étymologie hypothétique qui fait venir troubadour non de trobar (trouver), mais de l'arabe tarab (joie).
Le vrai zadjal d'en mourir (p.422)
Ô mon jardin d'eau fraîche et d'ombre
Ma danse d'être mon cœur sombre
Mon ciel des étoiles sans nombre
Ma barque au loin douce à ramer
Heureux celui qui meurt d'aimer
Qu'à d'autres soirs finir amer
Comme l'oiseau se fait chimère
Et s'en va le fleuve à la mer
Ou le temps se part en fumée
Heureux celui qui meurt d'aimer
etc.
ce qu'en dit Michel Zink dans « Bienvenue au Moyen Age » (p. 24 - Édition des Équateurs / France inter, 2015)
Pour en revenir au Moyen Age, la tradition des chansons de femmes ne nous est pas seulement connue par les condamnations indignées de l’Église. Les plus anciens fragments lyriques conservés en langue romane sont extraits de chansons de femmes. Mais ils nous sont parvenus par un détour singulier. Les poètes arabes et juifs d'Espagne pratiquaient une forme de poème appelée muwwashab ou zadjal qui se terminait par une sorte de pointe finale, la khardja. Certaines de ces khardjas sont longtemps restées incompréhensibles, car on pensait qu'elles étaient, comme le reste du poème, en arabe ou en hébreu. Or on s'est aperçu qu'elles étaient en langue romane – en vieil espagnol : ce sont des emprunts à la poésie mozarabe, celle de la population chrétienne de souche ibérique conquise et dominée. Même alors, on ne les a pas comprises sans mal : elles offrent un état de la langue si ancien qu'on n'en a guère d'autres exemples et elles sont transcrites phonétiquement dans un alphabet mal adapté à cette langue. Mais quand on y est parvenu, on a constaté que ce sont toutes des chansons de femmes. C'est presque toujours, en un ou deux vers très simples, la plainte mélancolique, discrète et sensuelle d'une jeune fille qui se languit de son bien-aimé. Les poètes des cours arabes d'Al-Andaluz jugeaient piquant cet effet de citation, cette rupture linguistique et poétique. La khardja qui concluait leur poème brillant et sophistiqué devait paraître fragmentaire, balbutiante, venue du fond des âges et du fond de l'âme, d'une simplicité insistante, celle de la langue des simples et des vaincus, celle d'une poésie rudimentaire, celle de la jeune fille ignorante et de l'amoureuse inquiète, qui fait entendre sa voix.