VII
Un jour vient que le temps ne passe plus
Il se met au travers de notre gorge
On croirait avoir avalé du plomb
Qu'est-ce en nous qui fait ce soufflet de forge
Un jour vient que le temps est arrêté
Comme un chien devant une perdrix rouge
Changé de corps un cœur déconcerté
Une main tremblant de ce qu'elle touche
Un jour vient ou c'est peut-être une nuit
Que le temps se meurt d'une mort humaine
Et la vie alors se réduit au bruit
Dans le ciel d'avions qui se promènent
Un jour vient que rien n'est plus qu'un récit
Rien ne fut rien n'est comme on le raconte
On construit de mots la chair du passé
Au poignet des gens ont gelé leurs montres
Un jour vient que tout n'est qu'un à-peu-près
Faux-semblant miroir masque épouvantail
Tout pour vous se vend au plus vil prix
Brocanteurs du temps au soir des batailles
Charognards le poids de votre genou
Le toucher de vos doigts profanatoires
Un discours jeté comme un drap sur vous
C'est cela que vous appelez l'Histoire.
Louis Aragon - Les Adieux – Poèmes des années soixante
- NRF / Poésie / Gallimard - 2022